Voter, pourquoi faire ?

‘’ N’est-il pas exact que, au moment précis où le bulletin est introduit dans l’urne, l’électeur transfère dans d’autres mains, sans autre contrepartie que des promesses entendues pendant la campagne électorale, la parcelle de pouvoir politique qu’il possédait jusqu’alors en tant que membre de la communauté de citoyens ?’’[1]

Evidence ou constat amère, face à la déchéance démocratique qui gouverne le monde actuel ? La question est lancinante tant ici et là, le monde dit libéral et démocratique, semble sacrifier démesurément aux démons de l’autoritarisme les derniers bastions de cette belle et vieille création de l’esprit athénien, la démocratie. Que signifie aujourd’hui, en effet, l’acte de voter, face à la démobilisation citoyenne, à la montée de la ploutocratie de la minorité et aux déviances techniques électorales, sinon l’abdication de l’électeur face

Il est, cependant, tout aussi évident qu’un acte votatif doit être conséquent en termes d’efficacité politique. Un vote qui ne donne pas à son auteur la satisfaction de l’acte accompli est inutile. Parce qu’il crée des attentes illusoires et, après coup, corrompt la conviction de changement qui préfigure la décision de vote.

‘’Un vote qui ne donne pas à son auteur la satisfaction de l’acte accompli est inutile. Parce qu’il crée des attentes illusoires et corrompt la conviction de changement’’

Le Maroc politique est l’un des rares pays d’Afrique et du monde arabe à avoir organisé, de manière régulière et continue dans le temps, des échéances électorales, locales et générales depuis pratiquement 1963, date des premières législatives qu’a connues le Maroc indépendant. Celles-ci avaient été précédées, en 1961, d’élections communales. Mais on peut estimer que le processus électoral marocain a vraiment démarré en 1963, une année après l’adoption de la première constitution en 1962.

Le parlement constitué à l’issue de ces élections a été un véritable laboratoire de ce que deviendra la ‘’démocratie marocaine’’. Car, cela est de notoriété, le parlement sorti des législatives de 1963 a été à l’origine de toutes les problématiques posées depuis à l’Etat et aux différents protagonistes qui émailleront la scène politique nationale. C’est ce parlement qui façonnera la perception qu’a construite graduellement le pouvoir monarchique des jeux/enjeux de pouvoir, ainsi que de la dominance institutionnelle dont le pays n’est jamais sorti. Car, au regard de la parcellisation des strates et tranches du pouvoir d’Etat édifié sur quarante années d’exercice politique, le parlement de 1963 a configuré la véritable lame de fond qui allait se dessiner au fur et à mesure que le pays et la nation évoluaient vers un Etat à ambition démocratisante.

Les élections qui viendront après 1963 seront mécaniquement habitées par le souvenir, malmené, des résultats des législatives de cette même année, parce que confinant à la méfiance pour ainsi dire physique du pouvoir monarchique à l’égard du processus électoral dans son ensemble. Ce qui explique tous les tripatouillages et toutes les fraudes qui ont accompagné les échéances électorales marocaines jusqu’en 2002, date des premières élections législatives organisées sous le règne de Mohammed VI.

Il a fallu attendre les opérations électorales de 2003 (communales) et 2007 (législatives) pour tracer les prémisses d’une rupture qualitative par rapport à cette manie frauduleuse qui a fondé le pouvoir d’Etat sous la  lourde main tortueuse de Driss Basri, éternel ministre de l’Intérieur de l’époque hassanienne et maître à fabriquer la carte électorale marocaine sur pratiquement 25 années d’hérésie politique !

‘’Le parlement constitué en 1963 a été un véritable laboratoire de ce que deviendra la démocratie marocaine et posé toutes les problématiques qu’a connues l’Etat et les protagonistes du politique marocain’’.

Avec la mort du roi Hassan II et l’éviction par Mohammed VI de Driss Basri des arcanes politiques nationaux, les élections marocaines ont pu sortir de la tentation frauduleuse automatique, pour finalement devenir plus ou moins crédibles aux yeux des partis politiques, de gauche comme de droite et, dans une mesure assez réservée, dans la perception qu’a le citoyen de l’élection.

Mesure réservée, parce que l’acte votatif est passé d’un acte  inutile à un vote de sanction. Les législatives du 7 septembre 2007 en ont donné la plus haute caractéristique et, du coup, redémarré les compteurs à zéro appréciation politique. Ce vote sanction est le résultat dialectique d’un processus électoral qui a fait du citoyen un acteur-alibi, et non pas le fondateur qualitatif de l’exercice politique national.

Résultat anachronique à haute teneur symbolique, en ce sens qu’au moment où l’Etat assure et rassure le citoyen quant à la véritable portée de son vote, celui-ci n’a plus conscience – ou ne veut pas l’avoir, ce qui revient au même – du véritable usage qui serait fait de sa voix. Par ailleurs – ce qui explique le taux cumulé (82%) d’abstention et de bulletins nuls atteint par les législatives du 7 septembre 2007 -, les partis politiques bénéficiaires de l’acte de vote en dernière instance, érodés par le temps politique infernal, sont devenus l’ombre d’eux-mêmes et, de ce fait, ne sont plus les véritables destinataires de l’espoir politique de la société globale.

Conséquence immédiate et directe : la société est face à l’Etat, contre l’Etat, en la gestion duquel elle ne se reconnaît plus, ou du moins elle ne met plus ses ambitions de bien être, de liberté d’action et de réflexion.

Les élections législatives 2007 en ont récolté un premier et cinglant ricochet, alors que les élections communales de juin 2009 se sont projetées dans la même trajectoire de confusion, tant l’acte de voter n’est même plus considéré comme une sanction pour des acteurs (les partis politiques) qui ne représentent qu’eux-mêmes, parce que vidés de leur essence idéelle, déchirés dans/par des querelles intestines déconstructrices et ne possédant plus un iota de bon sens idéologique.

Les partis politiques confrontés au vote-sanction de 2007, érodés par le temps politique infernal, sont devenus l’ombre d’eux-mêmes et la société face à l’Etat, contre l’Etat, en la gestion duquel elle ne se reconnaît plus’’

Face à tout cela, la question matricielle qui se pose aujourd’hui au citoyen, la question formant la quadrature du cercle ‘’invertueux’’, face à la déliquescence des valeurs politiques fondatrices de confiance et d’intérêt général, est celle-ci : pourquoi voter ? Inversée dans sa teneur politique, cette question va droit au but de tout acte politique de société : voter, ici et maintenant, pour quoi faire ?

Il n’y a pas de réponse tout faite. La question a valeur contemplative. Elle interroge le devenir d’une nation dont les représentants institutionnels sont désarmés, à force d’attentisme et de consommation politique immédiate, ce qui peut faire croire qu’ils n’ont plus de vision à ‘’vendre’’ et, par conséquent, de perspective à défendre.

Dans les termes de cette équation, voter est donc un acte de responsabilité. Dans le Maroc actuel, cet acte semble, a posteriori, n’avoir plus de sens. Céder son pouvoir de décision en tant que citoyen à un ‘’représentant’’ de la Nation est alors perçu comme une aliénation de sa propre civilité. La sanction est ainsi clairvoyante : ne pas voter est la préférence de la conscience éveillée ou, par ricochet, désenchantée !

2012 n’étant pas loin, il faudrait une véritable révolution culturelle dans les espaces politiques marocains pour que le vote reprenne le large de la confiance citoyenne…

»La vérité», 27/7/2007