POLYPHONIES SYRIENNES

Samar Yazbek, phare d’une génération

Claire A. Poinsignon – Nonfiction / Samar Yazbek, née à Jablé sur la côte méditerranéenne en 1970, est sans doute l’écrivaine syrienne la plus importante de sa génération. Elle a publié quatre romans, deux recueils de nouvelles et plusieurs scenarii de films dans son pays. Elle s’exprimait régulièrement dans la presse arabe avant la révolution, elle a continué à le faire dans les premières semaines du soulèvement. Ses récits, au ton et au style très personnels – repris par la grande presse à l’Ouest –, ne passent pas inaperçus du régime, qui lui reproche de trahir la communauté des Alaouites à laquelle elle appartient par sa famille. Elle est directement menacée. Sa fille aussi. Elle décide de la mettre à l’abri et se réfugie avec elle à Paris en juillet 2011.


« En mars 2011, nous marchions, nous “volions”, au milieu des morts. Nous avions perdu conscience que nous vivions toujours sous la dictature. » Samar Yazbek, à Paris le 14 février 2015.


 

Samar YezbekYazbek, La journaliste


Quand j’ai lu les premiers textes de Samar Yazbek repris dans la presse européenne, au début du soulèvement en Syrie, j’ai eu un choc devant la réalité qu’elle décrivait, la langue qu’elle forgeait pour la dire et la façon dont elle se mettait en danger pour témoigner. Ses récits de choses vues à Damas et dans les centres de détention du régime m’ont hantée et m’ont préparée à ce qui allait suivre. Morceaux choisis.

« Damas est plus belle la nuit, telle une femme après l’amour »

« Il n’y a que ma conscience pour protéger les désarmés. Je me fiche que les “islamistes modérés”, comme on dit, soient l’alternative au pouvoir actuel, je me fiche du visage des tueurs ou même de toutes les rumeurs et des mensonges. Ce qui m’importe, c’est de ne pas être un diable silencieux alors que le sang devient la langue dans laquelle on s’exprime. Ce qui m’importe, c’est que je vois de mes propres yeux des gens désarmés se faire frapper, arrêter et même tuer simplement pour avoir manifesté. Je vois les fils de mon peuple tomber les uns après les autres comme des pêches tombées de l’arbre avant maturité.

Mon chauffeur s’est transformé en tuteur moralisateur. Il me dit que la route de Douma est coupée. Quand je lui demande si la localité est encerclée elle aussi, il me répond : “Ne m’en demande pas plus ma sœur, je n’ai rien à voir là-dedans !” 

L’armée est sur place et des coups de feu ont été entendus, m’apprend-il.

« Mais qu’en pensez-vous ? Que se passe-t-il ?

– Je n’en pense rien. J’arrive à peine à survivre. 

– Mais des gens sont en train de mourir…

– On va tous mourir un jour. Paix à leur âme.

– Que feriez-vous si l’un de vos enfants était tué ?

– La Terre entière ne suffirait pas à m’en consoler ! » me dit le chauffeur après un moment de silence.

J’ai entendu dire que l’un des jeunes tués à Deraa avait été jeté, encore vivant, dans une chambre froide et, quand ils ont sorti son corps, ils ont vu qu’il avait écrit avec son sang : “J’étais vivant quand on m’a mis là, ne le dites pas à ma mère.”

“J’espère que ce n’est pas vrai”, dit le chauffeur en hochant la tête dans un soupir. Nous sommes arrivés devant chez moi. Je tremble. Je vois que le sang appelle le sang. Je vois un trou béant de vie, un trou plus grand que l’existence. Je le vois sur la poitrine des martyrs, sans que je voie les visages des tueurs. Une fois chez moi, je vais infiltrer le sommeil des tueurs et leur demander s’ils ont aperçu le trou de vie quand ils ont visé avec leurs balles ces poitrines dénudées et sans défense ! »

Publié par Al Raee, le 5 mai 2011, traduit par Courrier international et publié dans le numéro 1070 du 5 au 11 mai 2011.

« Je n’ai jamais entendu de semblables cris de douleur »


Quatre fois de suite, un officier des renseignements envoie ses sbires chercher Samar Yazbek pour l’emmener « visiter » des centres de détention à Damas même ou dans la banlieue de Kfar Sousseh, « descentes aux enfers » dont elle témoigne dans un texte qui paraît d’abord dans le Guardian le 3 août 2011 puis dans Libération le 10. Première cellule : « j’ai vu des jeunes hommes qui avaient à peine la vingtaine, leur corps dénudé, reconnaissables sous leur sang, suspendus par leurs mains à des menottes en acier, leurs orteils touchant difficilement le sol… […] Le visage affaissé, ils étaient évanouis, semblables à des bêtes immolées. »

Deuxième cellule : « Je n’ai jamais entendu de semblables cris de douleur, ils montaient du plus profond de la terre pour se vriller dans mon cœur. » De cachot en cellule. « Des corps encore des corps, des amas de corps, des corps jetés à terre derrière des corps recroquevillés : c’est l’enfer. Comme si les humains n’étaient plus que des monceaux de viande exposés au marché des arts de la torture. »

La notion de Dieu disparaît, avoue-t-elle, comme les rescapés des camps nazis l’avaient écrit avant elle, car si Dieu existait, il ne permettrait pas que sa créature soit avilie et défigurée à ce point.

« Dieu, nous n’avons plus que toi ! »


Une fois en France, elle confie le 1er octobre 2011 un texte au quotidien arabophone établi à LondresAl-Hayat sur la religiosité de la majorité des Syriens, qui ne signifie pas allégeance à l’islam politique, encore moins à l’islamisme radical. Pour elle, l’aspiration à la liberté est liée à la croyance populaire dans le Tout-Puissant, seul recours possible. «“Dieu, nous n’avons plus que toi !“ ou “Nous ne nous agenouillons que devant Dieu” ! sont des slogans que l’on entend de plus en plus dans les manifestations. Mais ces appels lancés au milieu de foules où s’entremêlent des bras levés s’apparentent à une célébration rituelle telles les danses des communautés humaines primitives qui affrontaient les dangers de la nature et la mort. Ils se réfèrent précisément à ce que Claude Lévi-Strauss qualifie de mémoire collective de l’instinct de survie, à travers des rites carnavalesques qui varient d’une époque à l’autre et d’une civilisation à l’autre. »

« Dans leur recours à Dieu, devenu le seul espoir contre la tyrannie, dans leur appel “Allah Akbar !”(Dieu est le plus grand !), les Syriens demandent l’aide du puissant punisseur contre le régime bourreau et tueur car ils n’ont à offrir que leurs poitrines nues et leur vie pour leur liberté. Ceux qui veulent voir dans ces appels rituels au secours de simples symboles religieux confirmant leurs craintes que la révolution ne tombe dans le piège de l’extrémisme islamiste ignorent les réalités de la société syrienne. La question des slogans rappelle dans une large mesure les premiers temps de la révolte, quand la protestation, partie des mosquées, a été perçue comme d’inspiration islamiste. La réalité est tout autre, puisque la mosquée reste en effet le seul lieu de rassemblement possible pour échapper au contrôle des services de sécurité. »

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