Islam et violence politique

Suite de l’article  »Islam et violence, quel rapport ? »

Les débats sur la violence de l’islam contemporain se focalisent globalement sur les conflits armés et le terrorisme. Mais, pour déterminer la propension à la violence d’une société, d’une culture ou d’une religion particulière, il existe une unité de mesure bien plus appropriée: le taux d’homicide volontaire.

Dans quasiment toutes les sociétés, c’est le meurtre, et pas la guerre, qui constitue la vaste majorité des morts intentionnellement données. Un homicide, contrairement aux opérations belliqueuses ou terroristes, ne nécessite pas de longue préparation, d’organisation et de formation intensives, d’armement fourni, de logistique complexe, de mobilisation politique ni énormément d’argent –autant de raisons qui font que, dans le monde, la mortalité de la guerre et du terrorisme est bien inférieure à celle des homicides. Il est largement plus difficile d’organiser une armée et de mener campagne contre un État que de tuer quelqu’un.

Et, même aujourd’hui, ce n’est qu’une minorité relativement restreinte de pays qui se voit directement affectée par la guerre. Mais tous les pays connaissent des homicides. En 2015, le rapport Global Burden of Armed Violence, publié par l’ONG genevoise Small Arms Survey, concluait que, pour chaque mort de la guerre ou du terrorisme, il fallait compter sept meurtres. Dans le monde entier, et pour quasiment tout le monde, le meurtre est une menace bien plus conséquente pour la sécurité humaine que la violence politique organisée.

Dès lors, s’il y avait une réelle propension à la violence au sein des sociétés musulmanes –une propension mue par l’islam lui-même– on devrait s’attendre à observer le phénomène suivant: plus une société est musulmane, plus le nombre d’homicide y est élevé. En réalité, c’est tout l’inverse: plus une société comporte une proportion élevée de musulmans, plus son taux d’homicide est bas.

En 2011, une étude d’importance menée par le politologue M. Steven Fish, de l’Université de Californie-Berkeley, examinait des données statistiques transnationales et montrait qu’entre 1994 et 2007 le taux d’homicide moyen du monde musulman s’élevait à 2,4 pour 100.000 habitants. Soit globalement le tiers du monde non musulman. Un taux inférieur à la moyenne européenne et divisant quasiment par deux le taux d’homicide aux États-Unis.

En comparant les pays individuellement, les différences sont encore plus marquées. Selon les chiffres les plus récents de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, à chaque meurtre perpétré en Indonésie, soit le premier musulman au monde, il faut compter sept meurtres aux États-Unis. Une réalité qui devrait faire réfléchir les islamophobes américains.

En théorie, comme d’aucuns l’ont fait valoir, il est possible que ces statistiques ne reflètent pas tant une moindre propension meurtrière des pays musulmans mais l’autoritarisme de leurs gouvernements et la sévérité de leurs législations, plus efficaces pour réduire le taux d’homicide que ne peuvent l’être des pays démocratiques comme les États-Unis. Sauf que les travaux de Fish prennent en compte cette hypothèse, et ne trouvent aucun fait susceptible de l’étayer.

En matière de guerre, Fish ne trouve pas non plus de donnée statistique soutenant le très controversé «choc des civilisations» de Samuel Huntington –la thèse voulant que les sociétés musulmanes soient intrinsèquement plus enclines à la guerre que les pays non musulmans.

Qui plus est, tout dépend du type de guerre envisagé. Fin 2010, une étude du Human Security Report envisageait les pays ayant mené le plus de guerres à l’international –y compris coloniales– depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le top 4, on trouvait la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Russie/l’URSS –dans cet ordre. Dans le top 8, il n’y avait aucun pays à majorité musulmane.

Une autre valeur permettant de mesurer les dispositions violentes d’un pays est celle de«l’année de conflit», soit le nombre de conflits armés –civils comme internationaux– qu’un pays connaît par année calendaire. Certains pays particulièrement prompts au conflit –la Birmanie en est l’exemple-type– ont parfois vécu plusieurs conflits par an pendant des décennies. Selon les données de l’Human Security Report, les pays à avoir connu le plus d’années de conflit depuis la Seconde Guerre mondiale sont –dans cet ordre– la Birmanie, l’Inde, l’Éthiopie, les Philippines, la Grande-Bretagne, la France, Israël et le Vietnam. Une nouvelle fois, aucun pays majoritairement musulman ne se retrouve dans le top 8.

Pour autant, Fish n’affirme pas que les sociétés musulmanes sont moins violentes que les non musulmanes eu égard à toutes les formes de violence meurtrière. De fait, il souligne qu’en matière de terrorisme les islamistes radicaux ont été responsables de 70% des morts survenues lors des «attentats à la bombe ayant fait le plus de victimes» entre 1994 et 2008. Ce qui signifie, comme il l’explique, quesi le terrorisme est très loin d’être un phénomène exclusivement musulman, «ses auteurs, ces dernières années, sont disproportionnellement islamistes». Depuis 2010, l’incidence du terrorisme islamiste aura, de fait, crû de manière exponentielle.

La religion n’est pas le principal moteur des conflits

au Moyen-Orient et en Afrique

Dans un tel contexte, un autre fait édifiant est à souligner: environ 600 millions du 1,8 milliard de musulmans du monde vivent en Asie du Sud-Est et en Chine, tandis qu’une grosse moitié de ce chiffre –317 millions– vivent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Reste que la violence politique meurtrière associée aux groupes islamistes radicaux de Chine et d’Asie du Sud-Est ne représente aujourd’hui qu’une infime proportion de celle observée dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, bien moins peuplés.

Comment expliquer une telle différence alors que ces populations partagent la même religion, prétendument plus encline à la violence? Une réponse possible à cette question est la suivante: la religion n’est pas le principal moteur des conflits au Moyen-Orient et en Afrique. En Asie du Sud-Est, les gouvernements des pays à majorité musulmane possèdent ce que les politologues nomment une «légitimité de l’action» –ils offrent à leurs citoyens les biens et les services qu’ils demandent. À quelques exceptions près, ce n’est pas le cas de leurs coreligionnaires africains et moyen-orientaux.

Dans les conflits à composante islamiste qui déchirent la Syrie, l’Irak et d’autres régions environnantes, des politiques discriminatoires, la répression d’État, la violation des droits, la corruption et l’incompétence des régimes combattus par les islamistes sont des éléments d’explication bien plus pertinents quant aux motivations sous-jacentes à la violence abominable de Daech que ne l’est l’idéologie religieuse extrême qui entend légitimer cette flambée meurtrière.

L’interprétation extrême et bornée d’un islam médiéval que fait sienne Daech aura sans conteste joué sur les formes que prend sa violenceles décapitations, les exécutions de masse chorégraphiées, les immolations, les crucifixions, la lapidation des adultères ou encore l’esclavage sexuel. Mais que la barbarie de cette infime minorité de musulmans soit la démonstration du caractère intrinsèquement violent de l’islam en tant que religion est un point de vue qui n’est soutenu ni par la logique, ni par l’histoire, ni par des données contemporaines et fiables. Pour autant, l’islam n’est pas non plus une religion intrinsèquement pacifique.