Impairs de la transition politique

A quelques deux mois et demi des élections législatives du 28 septembre 2002, quelles sont les questions brûlantes qui perturbent l’arrivée à cette échéance dont tout l’échiquier politique national s’accorde à souligner l’importance et l’acuité ? Car, en définitive, n’était-il pas à l’ordre du jour de cette transition, conduite par un gouvernement de large coalition supposée démocrate, de tirer les leçons du passé et asseoir les bases d’un changement politique qualitatif et le passage d’un mode de gouvernement à une gouvernance par le bas !

En 1998, avec l’arrivée de l’USFP (parti socialiste) au gouvernement, soutenu par la quasi-totalité de la gauche nationale, le regard populaire a scruté un horizon plus propice à la liberté et à la floraison de toutes les initiatives de progrès et de responsabilité. Le changement des dépositaires de l’autorité publique et le rêve du passage à un mode de gouvernement prenant appui politique sur la majorité parlementaire présupposait, en effet, la mise en chantier des leviers d’une véritable transition, elle-même sous-jacente à la prise en charge des vrais et réels problèmes auxquels était (reste toujours) confronté le politique marocain.

Les ruptures prospectées

Le tableau des ruptures à entreprendre était pourtant limpide : réformer la constitution pour en évacuer tous les obstacles à une véritable transition démocratique, responsabiliser constitutionnellement le gouvernement, verrouiller les failles à travers lesquelles se glissent les dysfonctionnements de la gestion publique et, in fine, rendre au politique sa rigueur et le crédit qui doit être le sien. Tout cela dans la perspective d’une véritable représentativité populaire à travers les urnes.

Cinq années auront passé sans pour autant que le bilan de ces ruptures ait été foncièrement entamé. La réforme de la constitution est reléguée à plus tard, la gestion publique souffre pratiquement de toutes les tares du passé, avec des rectificatifs formels alors que le politique reste prisonnier des mêmes ambiguïtés, l’inflation partisane le disputant à la confusion éthique et idéologique des acteurs publics, à l’intérieur comme à l’extérieur du champ sociopolitique national. D’évidence, un mal profond ronge la perspective des changements structurels donnés comme nécessaires pour que la transition actuelle soit codifiée à l’actif du gouvernement Youssoufi. Celui-ci n’était-il pas porteur de tous les espoirs d’un Maroc débarrassé des servitudes qui ont hypothéqué l’Etat de droit que le Marocain appelle de toutes ses entrailles !

Nous le disions ici même sur les colonnes de ‘’La Vérité’’ et nous le répétons aujourd’hui, tant cela est encore d’actualité, à l’aube du 3è millénaire, la société politique marocaine est hypertrophique. Déjà au niveau de la gauche (avec toute la générosité possible que renferme cette acception), le Marocain est en bute à une incompréhension linguistique freudienne, tant il n’arrive plus à déceler les différences, et donc les points de convergence souhaitables, entre ses strates constitutives. Parce que les mots d’ordre revendiqués par elles sont désormais colportés par les uns et les autres du personnel politique marocain, à gauche, au centre et à droite, sans originalité propre des uns par rapport aux autres. La démocratie sociale, la justice, l’égalitarisme économique, la démocratisation des relations gouvernants/gouvernés.., autant de slogans fétiches qui ne veulent plus rien dire du fait de leur circulation inflationniste, anarchique et irresponsable.

Dans cette indolence, le Maroc vit dans l’expectative démocratique depuis belle lurette maintenant. Sur le plan économique, l’activité et la croissance, (hors retombées de la pluviométrie sur l’agriculture) souffrent d’un déficit chronique, malgré les infimes embellies irrégulières qui en ponctuent les rapports conjoncturels. Le social est en ébullition latente et risque de faire tâche d’huile, surtout que la surenchère politicienne semble guider les chefs (inamovibles) de l’establishment politique et syndicalisme marocain. Le politique, quant à lui, reste animé par la rumeur comme règle relationnelle qui perturbe le nivellement harmonieux des rapports de gouvernance, la bonne gouvernance.

Le passif chronique

Quelle maléfice continue de perturber l’avènement des ruptures attendues, voulues, prospectées ? Là encore, la formule est la même que celle que nous avions fait prévaloir ici même :

1/ depuis sa nomination, hormis le discours programme prononcé devant le parlement, le Premier ministre s’est fait piégé dans des actions cantonnées dans le volet fiscal et macro-économique, avec peu de retombées sur l’investissement productif,  le plein emploi et la responsabilité publique bien comprise de tous.

2/ Au plan de l’environnement politique, les décisions symboliques, attendues du côté du gouvernement d’alternance dite démocratique, sont venues du pouvoir traditionnel dont le roi est le cœur dynamique.

3/ La scène sociale, dont l’ébullition épisodique est présentée comme une manifestation d’ouverture démocratique sur les espaces de liberté d’expression et de manifestation, s’habitue à la protestation, la grève banale et peu efficiente, le discrédit… Autant d’ingrédients qui risquent d’aboutir à  des résultats indésirables, en permettant, notamment, aux éléments adverses, nombreux et occultes, de ramener, à tout moment, le Maroc à un passé que nous voudrions impérativement révolu.

En n’arrivant pas à revendiquer l’exercice autonome de l’autorité et de la gestion publique, le gouvernement de cette expérience d’alternance n’a pas réussi la première rupture qualitative qui aurait libéré le politique des accointances autoritaristes. Certes, le gouvernement Youssoufi a à son actif nombre de réformes, importantes et structurelles. Mais celles-ci restent marginales dans leur rapport à l’essentiel, le partage équilibré des compétences entre les différentes institutions formant l’ossature de l’Etat. En effet, le gouvernement sait (il devrait le savoir en tous les cas) que, constitutionnellement, il est l’institution de mise en œuvre et d’exécution de la politique globale de l’Etat. Or, sur le terrain, ce gouvernement, et à sa tête le Premier ministre, se laisse souvent déborder par un ensemble d’organes et d’individualités ne pouvant se réclamer, de toutes les manières, que d’une logique dérivée de la légitimité constitutionnelle. Il est important de relever, ici, que seul le gouvernement (en tant qu’acteur matériel de gouvernance étatique) procède d’une légitimité politique induite directement des dispositions constitutionnelles. Le problème qui est posé ici est alors double.

Sur le plan psychologique, le gouvernement marocain a toujours baissé la tête devant une interprétation para-constitutionnelle qui en a fait un organe de seconde zone sur le plan institutionnel.

Sur le plan politique, la constitution marocaine ayant tissé un rapport de dépendance existentielle par rapport à l’institution royale, il s’est produit un mécanisme symétrique qui a fait que le gouvernement en lui-même, et à sa tête le Premier ministre, ne s’est jamais comporté en institution constitutionnellement dominante dans la hiérarchie des pouvoirs dans l’Etat, en dépit de la clairvoyance constitutionnelle.

En cela, comme dans d’autres domaines de la vie quotidienne de l’Etat marocain, le gouvernement dit d’alternance n’a pas fait table rase des impairs qui perturberont encore la donne politique structurelle marocaine. Le gouvernement qui sortira de la majorité attendue après septembre 2002 sera confronté à la même problématique.

Et rebelote…

Chronique du 11/7/2002