LA TRANSITION PERMANENTE

En transition, le Maroc l’a été la première fois en 1956-59, lorsqu’aux premières heures de l’indépendance, la monarchie et le Mouvement national dominé par le Parti de l’Istiqlal se livrèrent une guerre d’usure, aimantée d’une violence inouïe, avec son lot de morts, de crimes et de ruptures, qui a hanté les arcanes du pouvoir et de ses appareils plus de trente années durant.

Il le fut encore en 1962, avec l’adoption de la première constitution marocaine, qui devait mettre le pays sur la voie de la démocratie parlementaire, sous les auspices de laquelle est née, en 1963, la 1ère Chambre des Représentants, assemblée ‘’élue’’ qui mena la vie dure au gouvernement, au point d’entrainer la paralysie des institutions. Ce qui s’est soldé, en 1965, par le décrétement de l’état d’exception, qui laissa au roi Hassan II les coudées franches pour museler toutes les oppositions, au point où l’armée, cette éternelle muette, crut opportun de tenter de prendre le pouvoir (1970-71), sous la férule de généraux élevés en rempart de la monarchie en stabilisation fragile.

La Tour Hassan, vestige historique de la monarchie marocaine

Le Maroc fut également en ère de transition quand, sorti de deux coups d’Etat (1970-71) qui allaient en dévisser l’armature, le roi Hassan II lança l’appel à la réintégration du Sahara Occidental, alors sous occupation espagnole, au territoire national. Appel qui mena à la récupération du Sahara marocain à la faveur du ralliement de tous les acteurs politiques d’alors, y compris la gauche socialiste, les marxistes ‘’légalisés’’ et les communistes de bon aloi. C’étai en 1975-76, ce qui donna lieu à ce qui fut nomméprocessus démocratique, en vertu duquel furent organisées les premières véritables élections générales, Communales (1976) et législatives (1977), dans leurs résultats tronqués et manipulations frauduleuses grotesques.

Et, encore sous les auspices de cette permanente, éternelle, languissante transition, est adoptée en 1992 la quatrième constitution marocaine (après celles de 1970 et 1972), qui donna lieu à de nouvelles élections législatives qui faillirent mener l’opposition d’alors au gouvernement, n’eût été la main tortueuse du ministre de l’Intérieur à tout faire de l’époque, le sieur Driss Basri, qui fut élevé au rang d’institution sacrée par la grâce royale, au  grand dam du Parti de l’Istiqlal et de l’USFP, grands vainqueurs des législatives de septembre 1993.

Le temps figé

Bloqué jusqu’en 1997, le Maroc reprit le flambeau de sa transition éternelle, permanente et décapante, pour se dire, enfin, qu’il est temps que la monarchie reprenne du souffle, allonge sa durée de vie à l’aube d’une maladie qui prit de court tout le monde et qui entraina, en 1999, la mort du roi régnant et gouvernant que fut Hassan II. Cette transition-là érigea en 1998 l’USFP, force politique majeure, en parti de gouvernement et transforma, à l’aune d’un tournant historique, le parti socialiste de Mehdi Ben Barka et Abderrahim Bouabid (conséquents hommes d’Etat et invariable opposants au roi Hassan II) en machine passive de gouvernance monarchique.

Rabrouée en non-transition, cette éternelle, permanente et constamment renflouée péripétie fit faire au Maroc ‘’un pas en avant, deux pas en arrière’’, pour donner un gouvernement dirigé par Driss Jettou, homme d’affaires et de confiance du nouveau roi Mohammed VI, alors même que les élections avaient fait de l’USFP et du Parti de l’Istiqlal la force majoritaire ‘’sortie des urnes’’, dans le tripatouillage et la fraude manipulatrice des votes.

Dans cette traversée, ponctuée d’une transition qui n’en finit pas d’être reprogrammée, comme par fatalité indomptable, le Maroc économique[2] a toujours été très en avance sur celui politique, l’économique roulant à pas cadencés alors que le politique est à la traine, manquant de souffle et condamné à faire du surplace. Depuis la fin des années 1970, en effet, le Maroc économique semble suivre la dynamique d’une feuille de route ambitieuse, même lorsque les institutions financières avaient imposé à l’Etat marocain un Programme d’ajustement structurel, dès 1983, qui a bouleversé les équilibres sociaux et mis à mal la stabilité sociétale. Bon gré, mal gré, le Maroc économique a pourtant avancé, le PIB évoluant de manière plus sereine et la répartition des richesses, quoiqu’engendrant des creusets fonciers meurtriers, donnait à l’Etat la sensation de maîtriser les équilibres macro et microéconomiques. Parce que la gestion du capital privé a pu bénéficier des largesses bienfaitrices des gouvernements successifs avec, d’une part, la marocanisation (1975) et, d’autre part, la mise en œuvre de codes d’investissements renflouant la rentabilité de l’entreprise privée. Parallèlement, le capital agricole a joui, de manière injustifiée, d’exonérations fiscales qui ont boosté l’accumulation et fait émerger des exploitants agricoles à la richesse allant s’agrandissant et hors normes.

Au milieu des années 1990, l’Etat a encore couvé le capital privé, en décrétant la privatisation de pans entiers de l’économie publique, ce qui a engendré l’émergence de nouveaux riches et le dépècement du cœur productif étatique. Mais tout cela semblait se faire pour la bonne cause, la mise sur orbite du Maroc en développement capitaliste et son insertion dans la trajectoire lucrative de la finance mondiale. Certes, cela avait son prix collatéral, l’appauvrissement des classes moyennes, l’aggravation des écarts sociaux et l’instauration de déséquilibres organiques entre riches et pauvres, le Maroc actuel en récoltant de manière assidue les outputs désagrégeants. Mais le Maroc économique a continué à avancer, laissant loin derrière lui le Maroc politique, éberlué qu’il est par tant de déstructuration, qui poursuit son bonhomme de chemin même avec une nouvelle constitution (2011) plus fondatrice d’une démocratie parlementaire et mieux adaptée à l’heure des bouleversements mondiaux, dont le printemps arabe fut l’alarme bienfaitrice.

Alors que l’expérience de l’alternance (1998) – la première du Maroc moderne – avait mené la gauche légaliste, en fait toute l’opposition d’hier, au perchoir gouvernemental – aurait dû faire avancer le politique, elle a, a contrario, remis les pendules à l’heure zéro de l’imagination politique. Parallèlement, le Maroc économique s’est renforcé, s’armant d’une planification interactive dans le cadre de ce qui a été appelé la politique des grands chantiers[3]. Sans véritable statut hier, le patronat dispute aujourd’hui au gouvernement, voire à l’Etat, la panoplie de ses choix que le capital privé national considère inopérationnels dans nombre de ses pans. Ce capital national est désormais un interlocuteur, sinon écouté avec attention, du moins objecteur de conscience averti quant-aux bons choix à faire pour ne pas perdre la boussole de la compétitivité internationale du Maroc en devenir et, dans la foulée, le bon cap à prendre pour rester amarré à la mondialisation conquérante.

– Extraits tirés du livre  »Le Maroc oblique » à paraître en mars 2016.

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Notes

[1] Cinquante ans après son indépendance, le pays connaît des transitions multiples : démocratique et institutionnelle, économique et sociale, sociologique et culturelle et, en toile de fond, une transition démographique qui prend un rythme et une allure si particuliers qu’elle devrait déterminer la plupart des politiques publiques. In ‘’Le Maroc possible’’ Rapport du cinquantenaire, 2006, page 221, document collectif élaboré sous les auspices de la primature et de Driss Jettou, alors premier ministre.

[2] Alors que la pratique politique et partisane est au plus bas, surtout à une année des échéances électorales prévues en 2015, l’économie nationale, éprouvée depuis 1988 par la crise économique mondiale, a affiché au troisième trimestre 2014, selon la Note de conjoncture du Haut Commissariat au plan du 30 octobre 2014, une croissance estimée à 2,6%, en glissement annuel, au lieu de 2,3% au trimestre précédent.  Cette légère accélération serait attribuable à une amélioration de 3,3% des activités non-agricoles, au lieu de 3,1% un trimestre auparavant, tirée particulièrement par les secteurs tertiaires.  Les activités agricoles seraient, par contre, restées peu dynamiques par rapport à l’année précédente, marquant une baisse de 2,2%. Avec une hausse de 3,5% des activités hors agriculture et compte tenu d’une baisse de 2,4% de la valeur ajoutée agricole, la croissance économique nationale serait, au quatrième trimestre 2014, de 2,8%. In

[3] Plan Emergence pour le développement industriel, Halieutis dans le domaine de la pêche, Plan Maroc vert pour l’agriculture, Plan Azur pour la promotion du tourisme, Maroc Numeric pour les technologies de l’information et de la communication. Tous ces grands programmes ont boosté le rythme des réalisations économiques du pays et donné un coup de fouet bénéfique aux secteurs stratégiques de l’économie marocaine.