ISLAMISME BEAT

La transition actuelle, brève, anodine, presque anecdotique, qui a fait d’un parti islamiste la locomotive du gouvernement marocain post-printemps (l’automne serait plus adéquat) arabe, donne-t-elle l’image, même approximative, du Maroc du futur, immédiat et à moyen terme ?

Elections au Maroc

Apporte-t-elle une esquisse de réponse aux problématiques posées à l’Etat, aux appareils d’Etat et à la société globale du Maroc en devenir ? Cette transition serait-elle la dernière avant la prise de cap, certain et sans vicissitudes, du vécu communautaire national

Questions arrogantes; interrogations provocatrices; interpellations indomptables.

En fait, ces interrogations ne sont pas d’actualité, tant le gouvernement Benkirane a remis à l’ordre initial ce qui a prévalu avant le 1er juillet 2011, et plus encore depuis le 25 novembre de cette même année. Car, de gouvernement du peuple il n’en est rien. De la responsabilité dans la gouvernance publique il n’est point question encore et la transparence dans la gestion de la chose publique est toujours matrice lancinante.

Alors, tout ceci pour ce petit cela !

N’est-ce pas là reprogrammation de l’instinct transitionnel qui a gouverné le Maroc depuis 1961, date à laquelle la monarchie marocaine a pris la voie qui a fait d’elle l’institution régnante et gouvernante ! C’est même tant mieux, quand on relit l’historiographie politique, économique, sociale et institutionnelle des régimes arabes dans leur ensemble, sans exception aucune.

Les générations des années cinquante, soixante, soixante dix et même quatre vingt du 20è siècle se rappellent au souvenir de mai 68 français. En ces années-là, le Maroc a connu plusieurs printemps, réglés dans la violence et la répression, comme un peu partout dans le monde, là où s’opposaient deux groupes, le premier, minoritaire, s’étant accaparé le pouvoir d’Etat, s’y cramponnait par tous les moyens, le deuxième, regardant devant soi, aspirait à institutionnaliser le ‘’gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple »!

C’étaient des années fastes, en termes d’idées et de floraison de l’imagination fertile. Car, si la répression était un système d’Etat plus ou moins courant, la force des idées, la pensée fertile et combative ainsi que l’engagement militant donnaient beaucoup de fil à retordre aux gouvernants de l’époque.

1/ Parcours comparés

Pour le plaisir politique, faisons un parallèle allégorique entre la France et le Maroc politiques.

Pourquoi la France ? Le système politique marocain a été calqué, dès les années 1960, sur le système français, dans ce qui fait obstruction et non béatitude institutionnelle, bien entendu.

Aujourd’hui, le capital mondialisé, planétarisé, est au faîte de sa gloire. Tout, absolument tout est réglé sur le son trébuchant de la finance mondiale, mondialisée. Dans cette sphère, la France et le Maroc vivent leur temps au gré de l’échange inégal. Bien sûr, l’évolution des deux pays ne sont pas comparables, pour des raisons multiples dont une essentielle : ils n’ont pas les mêmes vision et lecture du devenir humain. Reste qu’en France, l’humanisme, au plus bas de sa traversée, essaie de regagner essence et quintessence alors qu’au Maroc, on continue d’apprendre à espérer, avant le désenchantement que l’on voudrait qu’il n’advienne jamais.

En ces temps-là, les années 68 justement, mourir pour ses idées était un fait anodin, allant de soi. Parce que la tête était nourrie de toutes les philosophies qui prônaient la destruction du système répressif mondial. Ces têtes, bien faites et bien remplies, se nourrissaient de l’impossible. Et l’impossible était de croire en la disparition – le dépérissement disait le marxisme – de l’appareil, des appareils d’Etat. La révolution était alors synonyme d’humanisation des rapports de production, d’abolition de ce qui aliénait la liberté de l’Homme, c’est-à-dire l’exploitation effrénée du travail par le capital.

C’était il y a longtemps. En effet, à relire l’histoire humaine à l’aune de la disparition de l’équilibre de la terreur, cinquante années semblent avoir été un siècle ! Car, en ces années-là (les années soixante-quatre vingt), le monde changeait constamment de visage et de destinée. Alors que la compétition mondiale donnait à penser que l’esprit humain ne pouvait que produire les idées qui imposeraient à l’Etat les élans de la société, aujourd’hui, avec l’omniscience de la pensée capitaliste unique/inique, les idées prolifèrent et s’engagent dans une direction sans horizon, la direction de l’économie de marché mondialisée.

En fait, ce n’est pas que la mort du marxisme est à plaindre. Non, parce que l’évolution de ce mouvement de pensée, tel que rendu dans l’exercice quotidien du pouvoir d’Etat au sein des pays qui l’ont adopté, s’est fait à contre-courant de la volonté populaire, celle qu’il devait en principe satisfaire. Ce qui a d’ailleurs entrainé sa chute finale. L’idée en est que le monde avait une odeur d’optimisme, même dans les moments de désespoir absolu.

En 2014, le Maroc et la France semblent désemparés, alors même que les progrès scientifiques, techniques et technologiques ont conquis des espaces insondables pour l’esprit commun. C’est que le pouvoir n’est plus mû que par le gain rapide, l’argent facile et l’intérêt égoïste, autant d’inputs condamnables deux décennies et demi à peine auparavant…

Regardons ce qui se passe en France. On dirait que le politique a perdu tous ses repères. La gauche est en mal d’identité : couteaux tirés et lutte de tranchées harcèlent le court terme socialiste. A droite, il n’y a plus de gaullisme conséquent,  ni démocratie libérale par ailleurs. Il y a tout juste un Chef d’Etat (F. Hollande) qui a promis monts et merveilles alors qu’il n’a pas les moyens de sa politique prospective, et qui est – comble de l’ironie – presque vomi par ses concitoyens, au point de risquer la mise en destitution, la première de toute l’histoire de la Vè république. Il a succédé à un autre Chef d’Etat (N. Sarkozy en l’occurrence) qui ne savait pas tenir sa langue et qui se répandait en vie privée comme un long fleuve bourgeonnant.

Du côté du Maroc, on se croit en hibernation chimérique. L’Etat semble perdu dans les dédales du changement qui n’arrive pas. Au flanc opposé, la société accepte la chose et son contraire, se plaignant encore et toujours de l’injustice, de l’exploitation, de la mal-vie, tout en poursuivant son bonhomme de chemin en nation qui accepte sa destinée, comme par résignation fataliste.

La France et le Maroc gagneraient pourtant à hurler l’incohérence de leurs gouvernants, chacun dans sa traversée et sa réalité propres, bien entendu. Car, la vie du Français n’a rien à voir avec celle menée par le Marocain, sinon dans la déliquescence des mœurs sociales. C’est en ce sens que le temps humain actuel, marqué par les bouleversements parsemés par le Printemps arabe, est une occasion pour nous de relire le chemin parcouru depuis l’aube de l’indépendance.

Si les conditions de vie se sont inéluctablement améliorées en termes absolus, la qualité de vie de la grande majorité de la nation se dégrade au fil de politiques publiques fluctuantes, absorbées qu’elles sont par le chic des équilibres macroéconomiques. L’espoir de manœuvres démocratiques collectives grisonne ainsi en désenchantement progressif, parce que l’envie de faire mieux croupit toujours sous le poids de la paresse.

2/ Les cris d’alerte

Partons d’un constat : Quand le président (français[1], mais ça peut être le chancelier allemand, le président de conseil italien ou espagnol…) demande au peuple d’approuver sa politique mais perd le référendum et ne démissionne pas, cela signifie que les institutions n’assurent pas la liaison, essentielle en démocratie, entre décision et responsabilité.  Ce manquement est, de ce fait, condamné sur l’autel de cette même responsabilité.

Relisons ce constat à la lumière d’un donné objectif présupposant que l’Etat dans le monde démocratique est désormais un système politique dans lequel le pouvoir n’a aucun contrepoids, agit sans contrôle et ne se sent pas responsable devant le peuple souverain. Ce pouvoir ignore totalement les préoccupations des citoyens, qui se reconnaissent, quant à eux, de moins en moins dans leurs institutions. C’est ce que l’on peut nommer un décrochage institutionnel, qui mènera inéluctablement les gouvernants concernés à la mise en démission certaine. La sanction provient du système lui-même, ce qui ne peut créer de brèche ou de ruptures conséquentes dans la mécanique politique d’ensemble.

Analysons maintenant, à partir de ces deux hypothèses de travail, ce qui se passe dans un Etat sous développé, en l’occurrence n’importe quel Etat du monde arabe, et tirons la conclusion qui s’impose à l’observateur averti de l’actualité mondiale: Aujourd’hui,  dans des sociétés comme la nôtre, il n’y a pas d’Etat, il y a des intérêts catégoriels en conflit permanent. Ce qui explique, en effet, à défaut de mécanismes institutionnels internes de régulation/correction, la sortie dans la rue des masses révoltées par l’inconséquence de leurs dirigeants, incapables qu’ils sont d’assurer le minimum vital à la survie des institutions nationales. Que reste-t-il à ces masses que de dire leur ras-le-bol de la manière qu’elles savent faire, la protestation bruyante, anarchique, presque délirante, dans la rue, ce lieu de la révolte sincère et spontanée par excellence.

C’est ce qui s’est passé en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie et qui est appelé à se répéter ailleurs dans le monde arabe en déconfiture, certes lente et de manière différente face à ce qui est advenue de la révolution en Egypte (retour de l’armée et de la dictature personnifiée) et en Libye (déliquescence, disparition de l’Etat) mais programmée. Ces récents mouvements de rupture organique constituent aujourd’hui un autre point d’ancrage à la recherche en sciences politiques et, en eux-mêmes, activent une nouvelle dimension de la théorisation des élans de colère venant de la société globale et s’organisant en ‘’rassemblements et occupations de places, mouvements de protestation contre les pouvoirs, insurrections civiles, mobilisations, cyberactivisme, appels à la désobéissance’’[2].

Par ailleurs, dès son enclenchement, le printemps arabe  »a fait voler en éclats les préjugés occidentaux. Il a mis à mal les clichés orientalistes sur l’incapacité congénitale des Arabes à concevoir un système démocratique et ébranlé la croyance selon laquelle ils ne méritaient pas mieux que d’être gouvernés par des despotes ». Quatre ans plus tard, ce printemps s’est obscurci, fané au point de ne plus inspirer que nostalgie à des régimes, certes totalitaires, mais qui permettaient aux citoyens de se sentir oppressés mais gouvernés, . Les incertitudes restent entières quant à l’issue du processus, qui entre dans sa quatrième phase[3].

Dans le cas du Maroc, les prémisses de ce ras-le-bol total étaient plus que prévisibles à la fin des années 2000 déjà. En effet, dans un numéro daté du 21 mars 2008, ‘’La vérité »[4] a consacré un dossier aux tensions sociales en perspective, face au renchérissement, graduel certes mais systématique, des denrées alimentaires de base. Dans ce dossier, il était souligné que, devant la crise sociale qui sévit au Maroc, ‘’il se tisse une sorte de solidarité, spontanée mais agissante, entre tout ce monde (les contestataires) contre leurs conditions de vie de plus en plus éreintantes. Cette solidarité a vite fait de trouver preneur… Il devient presque dans l’ordre arithmétique des choses sociopolitiques marocaines de percevoir que nous sommes tous assis sur un volcan qui risque d’exploser à tout moment’’.

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Notes

[1] Nicolas Sarkozy.

[2]  Les mouvements récents de contestation de masse, survenus un peur partout dans le monde concomitamment au Printemps arabe, sont autant de manifestation au malaise profond qui secoue, perturbe le politique en mal de démocratie : ‘’Tunis, les Printemps arabes, Yémen, Ukraine, Thaïlande, les indignés de Wall Street, les protestataires de Madrid, les tombeurs de dictateurs, ainsi que tous ceux qui crient, avec plus ou moins d’efficacité: «dégage», «le peuple veut», «Y en a marre», «vous ne nous représentez pas»,… Au total, montrent les auteurs, ces mouvements, dans leur extrême diversité (mouvements pour l’instauration de la démocratie, mouvements dans les démocraties installées,…), font droit à quatre éléments communs, tournant autour de la forme des mouvements:

– Le premier est le fait que ces mouvements se constituent autour d’un même motif, affirment-ils, la démocratie, si l’on entend par là la revendication de la dignité des personnes, de la probité des gouvernants, de la transparence de l’action publique, de la fin de l’impunité des dirigeants corrompus, de la suppression des privilèges des possédants, de l’indépendance de la presse,…;

– Le deuxième élément est lié au fait que ces mouvements, nés hors de tout encadrement officiel par des partis ou des syndicats, restent modestes quant aux engagements mis en œuvre et au type de succès qu’ils croient pouvoir obtenir, en appréciant leur réussite sur un mode mineur, dont le premier critère est d’avoir au moins réussi à rassembler des personnes;

– Le troisième élément est le souci de préserver l’unanimisme de la revendication qu’ils expriment;

– Et le quatrième a trait au choix stratégique de la non-violence (même si cette violence et des affrontements ne sont pas exclus)’’. Lire dans ‘’ Le principe démocratie’’ de Albert OGIEN et Sandra LAUGIER in ‘’Slate.fr’’ du 30 octobre 2014.

[3]  »La première étape, achevée en 2011, vit déferler une gigantesque vague de revendications concernant la dignité et la citoyenneté, nourrie de protestations massives et spontanées. L’étape suivante, en 2012, fut celle d’un repli des luttes sur leur contexte local et de leur ajustement à l’héritage historique de chaque pays. Simultanément, des forces extérieures commencèrent à réorienter ces conflits dans des directions plus périlleuses, conduisant les peuples dans la situation qu’ils connaissent aujourd’hui.

L’année dernière, on a donc assisté à une troisième phase, marquée par l’internationalisation et par l’ingérence de plus en plus agressive des puissances régionales et occidentales. La focalisation sur les rivalités entre sunnites et chiites s’est généralisée à tout le Proche-Orient, poussant chaque Etat et chaque société à se polariser sur l’axe des identités confessionnelles. L’antagonisme entre islamisme et sécularisme s’est durci à grande échelle. Le danger vient de ce que les rivalités géopolitiques et les tensions religieuses l’emportent sur les spécificités de chaque pays et semblent réduire les acteurs locaux à des marionnettes aux mains de puissances étrangères.

La comparaison entre la Syrie, Bahreïn, l’Egypte et la Tunisie révèle un spectre multicolore d’influences internationales. Dans les deux premiers pays, les interventions extérieures ont attisé la guerre civile et galvanisé les franges les plus radicales des insurgés. En Egypte, le soutien occidental à la politique autoritaire du nouveau régime a laminé les motivations démocratiques initiales’’, Hicham Ben Abdellah El-Alaoui, ‘’Le printemps arabe n’a pas dit son dernier mot’’, Le monde diplomatique, février 2014.

[4] – Hebdomadaire dirigé par Abdellah Amrani, ancien Directeur régional de la MAP à Casablanca.