DÉMAGOGIE ET INCOMPÉTENCE

6 Déc 2013 | Najib BENSBIA

ApprendreLa pire initiative est celle qui n’en est pas une. Les sociétés modernes, développées et culturellement correctes ne s’empêtrent pas dans des projets foireux par essence. Surtout s’ils peuvent constituer une arme à la déstabilisation sociétale, à l’anachronisme linguistique et à la déchirure politique. La proposition d’enseigner en darija s’inscrit dans  cette logique, en contresens magistral de l’intelligence des nations unes et indivisibles.

La proposition de faire de la darija une ‘’langue’’ d’éducation, lors des deux premières années de l’enseignement fondamental, en plus d’être un non sens au plan pédagogique, est une perte d’argent et, surtout, un artifice démagogique qui cache mal une manifestation idéologique impertinente.

Plantons le décor de ce non débat

La culture, parce qu’elle transcende le sens commun, est le produit de schèmes idéels qui identifient le degré de progrès et de développement d’une nation. Plus une langue est émancipée, donc emplie de ce qui glorifie la pensée, plus elle va dans la perfection de ses concepts, ceux-ci permettant l’immersion en profondeur, loin de la logique formelle, qui ne dépasse pas le seuil du visible instantané, le sens premier des choses, là où la paresse broute, l’esprit se mortifie et se noie dans le sur place. Ne nous y trompons pas, il n’est pas question ici d’opposer la darija à la langue arabe. La première est le véhicule qui facilite notre communication de tous les jours, notre habitus pour ainsi dire primitif, qui nous sert de psaume fraternel. La seconde est l’arme qui nous permet de nous placer en acteur de progrès et de puissance, dans le monde arabe, notre premier niveau relationnel, et dans le monde, parce que nous imposons notre identité civilisationnelle.

Alors soyons clairs, en restant rigoureux.

Le Maroc est culturellement multiple, cela est une évidence. Si l’on doit ne saisir cette multiplicité/richesse que dans le langage parlé, le dialecte marocain en l’occurrence, le citoyen ne dépasserait pas sa dimension populaire, qui verse dans le moral, autrement dit la perception de la vie dans ce qui fait ses petites choses. Réfléchir pour produire l’essence du bien-être ne peut se faire dans cet espace. Car, pour évoluer, inventer, créer les biens et services, dans leur complexité technique et technologique, il est obligatoire de faire dans l’intelligence. Celle-ci n’est pas à confondre avec l’éveil, faculté qui se nourrit de l’environnement de chaque être. Il faut donc aller dans la langue pure, celle qui permet éclosion des sens et offre la magnificence d’être producteur de progrès, plutôt que consommateur inerte de l’art des autres. Or, cultiver l’intelligence ne peut se faire que dans les outils vivants, ceux qui en appellent à l’abstraction théorique et à l’élévation syntaxique. Ce que ne peut offrir le dialecte marocain.

Ecrire

Les apôtres de la darija, comme premier outil d’éducation, ne feront jamais leur autocritique sur une vérité, simple mais outrageante, à leurs concitoyens. Quelle est cette vérité ? – Que leurs enfants, pour se faire une place au soleil, ont été à l’école de l’excellence, celle qui enseigne dans les langues vivantes, se fortifie du raisonnement méthodologique et vogue dans les techniques pédagogiques instruisant les cervicales de leur progéniture. A aucun moment et en aucun cas, ils n’iraient inscrire leurs enfants dans l’école de la médiocrité.

 Voilà une première manifestation idéologique – primaire bien sûr – de leur appel à l’abêtissement du petit peuple. Si, en plus d’un enseignement en crise, on verse dans la voie de la déperdition scientifique, nos enfants peuvent dire adieu à toute propension à devenir une élite. L’élitisme se fait dans l’éclectisme, par le dur labeur et l’intériorisation des clés de la réussite : la maîtrise linguistique sélective. Cela est le premier constat qui ressort de ce non débat. La deuxième manifestation, la seigneuriale, de l’attaque frontale contre la langue arabe est la plus vicieuse. Elle vise à créer des ruptures plurielles dans le socle qui a fondé l’Etat marocain moderne. Car, faut-il le rappeler ici avec insistance, si le Maroc est le pays le plus stable et le plus éclairé du monde arabe, c’est parce que la langue du lettré, celui qui a sauté l’obstacle de l’indigence, a constitué la source première de son émancipation politique, économique et culturelle.

Plurielles en effet, ces ruptures émergent par intermittence. Comme pour faire gicler l’arrogance, qui arbitre sournoisement le démantèlement systématique des fondements civilisationnels de l’Etat et de la nation. Et là, également, ne nous y trompons pas, reconnaître aux relais de communication populaire (darija et amazighiya dans sa diversité) une bienséance, ne peut autoriser à tirer vers le bas nos capacités intellectuelles, tout autant que nos aptitude à affronter un monde où seule l’excellence fonde le devenir. Pourtant, ce sera le chemin perfide auquel nous conduira la rupture à laquelle invitent ces baroudeurs occasionnels de guéguerres dont l’objectif central est de plonger la société dans le hardware de l’ignorance.

Revenons à la non-initiative proprement dite.

Une polémique superflue et démagogique

Le Maroc vit encore – une fois de plus – sur le tintamarre d’une autre polémique, tout autant malvenue que sentant la démagogie à plein nez. Parce que des  »intellos supposés » ont cru opportun de confondre entre langue d’enseignement et dialecte parlé. Le résultat, une politisation incongrue d’un épiphénomène ringard. En lançant un pavé non linguistique dans la marre de l’intelligence, on a prétendu ériger un habitus social en instrument pédagogique d’éducation ! Et celui qui a provoqué, ou du moins, a focalisé sur lui les feux de ce non débat, n’est ni un enseignant ni un chercheur avéré.

Sous prétexte que l’enseignement vit une crise (sachant que tous les systèmes d’éducation dans le monde traversent continuellement ce désert), il(s) prétend(ent) sauver la nation par le bas. Et, dans leur élan altruiste, ils croient pouvoir convaincre les petits esprits que leurs enfants pourraient mieux ‘’apprendre’’ en restant cantonnés dans ce qui fait leur train-train quotidien : lire et écrire dans le beaba de maman !

Dans leur élan altruiste, ils croient pouvoir convaincre les petits esprits que leurs enfants pourraient mieux ‘’apprendre’’ en restant cantonnés dans ce qui fait leur train-train quotidien : lire et écrire dans le beaba de maman ! Superflue fondamentalement, parce que cette non-initiative engrange une vision profane de l’éducation, rembobine une pratique déjà courante (au regard du niveau très moyen de nos élèves – et cela est un autre débat) en une découverte révolutionnaire.

Résultat de cette ineptie: des enseignants politiciens ont ‘’mordu’’ à l’hameçon, parce qu’ils ont eux-mêmes servi l’appât. Ce qui a transformé une ineptie en une affaire d’Etat, puisque le parlement a abusé de cette gourde, pour crier au crime contre les polémistes, alors que la télévision en a fait un ‘’programme spécial’’.

Démagogique est cette initiative surtout, car ses protes-étendard se foutent allègrement du devenir des enfants des pauvres. Ce qui les motivent est ailleurs. Il est à chercher dans les fondements culturels de la dominance politique prêtée à la langue arabe comme instrument d’exercice du pouvoir d’Etat. En dévissant, au départ, le modèle d’enseignement axé sur l’apprentissage de l’arabe lettré, on voudrait désaxer le façonnement culturel qui identifie le Marocain dans la sphère de l’intelligence.

Conséquence péremptoire de cette folie démagogique : tout le processus de l’apprentissage précoce vacillerait, l’enfant ne maîtrisant plus rien, ni la langue de réflexion/analyse, ni le dialecte maternel et de quartier qui lui sert de lanterne/boussole dans la vie de tous les jours.

Conclusion médiatique outre-mer de cette jonglerie cacophonique: On nous montre d’un doigt frisant le ridicule:  »Peut-on imaginer un politique ou un expert aussi décalé soit-il proposer de remplacer le français par l’argot comme langue d’enseignement ? C’est pourtant à peu près ce que propose le colloque international sur l’éducation «Le Chemin de la Réussite», qui s’est tenu à Casablanca les 4 et 5 octobre derniers’’.

Onomatopées entre un historien et un publicitaire

Interpellé par la suffisance des initiateurs d’une gourde pédagogique, l’historien (théoricien de l’Histoire plutôt) et professeur agrégé de la langue arabe, Abdallah Laroui, s’est invité à la polémique pour y mettre un peu d’ordre. Dans sa pensée première, il a voulu essentiellement faire comprendre qu’un langage parlé ne peut servir de levure à l’écriture, elle-même prédestinatrice à la réflexion, à l’analyse et à la création.

Le problème est cependant organique. Car le débat(1) a mis en ‘’confrontation’’ deux poids et deux mesures : un théoricien et un publicitaire. En effet, d’un côté, le marocain avait à faire à un historien, professeur et de surcroit écrivain. De l’autre côté, un publicitaire (pas publiciste) sans références sinon ses intrusions répétées dans le champ sociopolitique national.

Cette mauvaise interaction ne pouvait s’illustrer que par un schéma inégal à trois dimensions au moins :
1- Un historien illustre, connu sur les plans scientifique, académique et intellectuel, qui a produit des dizaines de publications (histoire, sciences politiques, littérature…)
2- Un professionnel de la publicité, qui n’a pas de spécialité scientifique (au sens large) et n’a point de contributions théoriques de quelque ordre que ce soit.
3- Tout prédestine le premier à parler légitimement d’une question d’ordre pédagogique par excellence. Rien n’autorise le deuxième à s’insérer légitimement dans un débat à finalité pédagogie.

Ce schéma inégalitaire s’est reflété sur l’ensemble de l’émission. L’historien/professeur interpellait l’intelligence des parents et des enseignants. Le publicitaire était coincé dans les jérémiades à répétition. Il en est sorti une sentence sans appel: L’initiateur (ou le porte parole d’une tentation idéologisante, qu’importe) n’a pas les armes de son ‘’ambition’’. Le théoricien s’est satisfait d’images symboles qui, dans le fond, disaient aux Marocain que leurs enfants sont une richesse qu’il ne faut pas tarir sur l’autel de la médiocrité, qui mène vers le bas de l’échelle sociale.

Entre l’une et l’autre prestations, le ton de la conciliation a, cependant, dominé l’esprit scientifique. Ce qui ne peut être considéré comme l’annonce de la fin de cette polémique anhistorique. En effet, en restant trop courtois et trop pédagogue, le professeur/historien ne voulait à aucun moment entrer en conflit matériel avec le publicitaire. Il voulait le faire adhérer au non sens de son initiative. En cela, il a trop usé de la dialectique. Or, le vis-à-vis est consommateur de logique formelle, qui s’est égosillé à ‘’convaincre’’ la sympathie du théoricien de la lettre et des faits. Le débat s’est ainsi coincé dans les sentiments, en dehors de la raison.

Certes, ce débat a donné la preuve de la pertinence du professeur/historien, face au ‘’populisme linguistique’’ du publicitaire. Et, si l’esprit pragmatique des téléspectateurs a dominé chez tout un chacun, la conclusion à tirer est que cette proposition n’a aucune visée éducative. Elle est surtout un artifice politicien en mal de ‘’notoriété’’ sociale.

En tout état de cause, la confrontation entre les deux hommes a montré que les ‘’initiateurs’’ de cette polémique ne se sont pas invités à un débat rationnel. Ce qui aurait engendré arguments et contre-arguments. Bien au contraire, ils viennent en rhétoriciens ordonnateurs. N’ont-ils pas agi par ‘’recommandations’’ à qui de droit pour en appeler à la médiocrité !

Une déduction logique s’insère, in fine, en filigranes de l’émission-débat sur la darija comme langue d’enseignement: le signe ne peut remplacer la lettre. Le premier est au service de la seconde, non l’inverse. Il a de tout temps été ainsi. La science le prouve chaque instant dans l’univers des hommes et l’histoire le codifiera à l’éternité.

Alors de grâce, laissons le Maroc s’engager dans les vraies batailles. Et elles sont déterminantes dans le monde actuel, un monde où les faibles (par leurs instruments d’éducation prioritairement) n’ont pas leur place.

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(1) Emission de 2M ‘’Mobachara maâkoum’’ du 27 novembre 2013.

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