Alliances opportunistes

La perspective des élections législatives prévues pour septembre 2002 est plus qu’inquiétante. Pour l’Etat comme pour les partis politiques traditionnels. Il est aujourd’hui clair, en effet, que le politique au Maroc souffre d’un déficit chronique de crédibilité. La classe politique actuelle n’apporte rien à la pensée et à la réflexion autant sur le plan de la théorie que de l’espace, des espaces en fait, citoyen. Tous les calculs sont possibles et, surtout, l’éventualité d’alliances plus que farfelues. Scénario d’une reconfiguration parmi d’autres…

L’observateur intentionné qui regarde le multipartisme marocain est frappé par la nette ressemblance des discours utilisés par les uns et les autres, la quasi-similitude de leurs apories rhétoriques et, surtout, leur incapacité à produire de nouvelles idées mobilisatrices. Les seuls vrais repères comparatifs offerts sont ceux-là même qui ont marqué la différenciation partisane marocaine depuis le début des années soixante du 20è siècle.

Deux interpellations inquiètent alors le citoyen averti. La première,  inhérente à la manière dont évolue le politique marocain, est relative à la distribution des rôles au sein du multipartisme national. La deuxième a trait à la compartimentation de la scène politique nationale elle-même. Certes, durant les années soixante/quatre vingt du 20è siècle, il était loisible de scinder la scène politique en trois grandes familles distinctes : une gauche extrémiste, une gauche traditionnelle et une droite servile (liée organiquement à l’appareil de l’Etat). Aujourd’hui, cette compartimentation est non seulement biaisée, mais elle reflète surtout l’éclatement de toute catégorisation idéologique et politique.

L’Istiqlal est un parti de droite par ses structures pyramidales, ses leaders historiques et charismatiques, ses prises de position sur les grandes questions nationales, arabes, islamiques et internationales 

Dans cette configuration, irritante, de l’espace politique partisan marocain, il est presque culpabilisant pour l’observateur politique de ne pas se poser la question naturelle suivante : En l’absence d’une réelle droite qui puisse jouer le rôle de tampon entre les partis au pouvoir et le trublions qui emplissent démesurément la scène politique nationale, quel est cet acteur potentiel qui pourrait, naturellement, remplir ce rôle de droite crédible, viable et, surtout, capable de donner le change à un pôle de gauche en lente expectative de matérialisation ?

Reste la frange, les franges islamistes qui parsèment la confusion quant à l’Etat qu’ils prospectent et la place du politique, au sens moderne, dans leur conception du ‘’gouvernement du peuple’’. Il est donc naturel de dire qu’à l’instar de tous les Etats arabes, le Maroc a ses islamistes. Mais, de part cette nature religieusement fanatique, les islamistes ne peuvent constituer une droite constructive, du fait même que leur aire exclue toute autre existence qui ne s’insère dans le moule de leurs croyances. En cela, les islamistes ne peuvent être considérés comme pouvant faire partie d’une droite classique, au sen moderne que l’on donne généralement à cette catégorie politique des temps modernes. L’islamisme politique est exclusif et, donc, contre la démocratie telle qu’elle est universellement reconnue.

Il reste l’autre composante du conservatisme marocain, le Parti de l’Istiqlal. En fait, le multipartisme à la marocaine a toujours eu dans ses matrices une véritable droite, que l’on a emplie de tous les qualificatifs : droite conservatrice, droite traditionnelle égalitariste, droite éclairée, parce qu’ayant ligué itinéraire avec la gauche dans les plus durs moments de l’historiographie politique marocaine. Le parti de l’Istiqlal est, en effet, le seul vrai parti de droite qu’ait jamais connu le Maroc. L’Istiqlal est un parti de droite par ses structures pyramidales, ses leaders historiques et charismatiques, ses prises de position sur les grandes questions nationales, arabes, islamiques et internationales. Il l’est également au travers de ses alliances, tactiques et conjoncturelles, avec le pouvoir monarchique, contre la gauche nationale. Il est enfin le parti qui renferme dans sa matrice culturelle, pour ne pas dire idéologique, les éléments génériques d’une droite consciente de son rôle pondérateur entre le radicalisme gauchissant et le fondamentalisme exclusif de l’islamisme politique conquérant.

Certes, le parti de l’Istiqlal n’est pas un simple parti de droite comme on les énumère dans le monde arabe. L’Istiqlal a, avant tout,  une identité propre, qui le distingue du reste des composantes du multipartisme marocain. Le PI est un professionnel de la politique. En cela, il est réellement le parti-tampon capable de maintenir, dans cette phase de transition historique, les équilibres nécessaires entre une monarchie gouvernante, une gauche (bien que mouvante) en espérance de gouvernance pérenne et un islamisme rampant et dangereusement mobilisateur.

Il n’est pas aisé, pour un parti marocain, de disposer d’autant d’atouts lui permettant de prendre langue avec tous les acteurs de la scène politique nationale : jouant l’opposant intransigeant, le partenaire vigilant et l’adversaire farouche. Tout cela dans la même ligne politique transcendantale, ni radical à l’excès, ni docile à perdre la mémoire. L’opportunisme de l’Istiqlal est dans sa propension à jauger son positionnement par rapport à la tendance dominante de l’exercice du pouvoir d’Etat à un moment historique donné.

Faut-il le rappeler, l’histoire du parti de l’Istiqlal se mélange, politiquement et organiquement, avec celle du Maroc moderne. Son rapport à l’Etat et à la monarchie l’a toujours prédisposé à être un acteur avec lequel on doit compter. Bien sûr, comme tout parti voué à l’exercice du pouvoir d’Etat, le Parti de l’Istiqlal commet des erreurs, de calculs et de vision. Mais n’est-ce pas là le propre de tout professionnel de la politique ! La plus illustre de ces erreurs fut, sans doute, sa participation au gouvernement issu des élections du 3 Juin 1977. Parce qu’il s’est trouvé en confrontation matérielle et idéologique directe avec l’USFP notamment, son principal colistier de toujours. Cette participation, l’Istiqlal la traîne comme une césarienne mal cicatrisée. Or, grâce ou à l’insu de cette erreur, le PI a pu sceller alliance stratégique avec la gauche marocaine depuis 1986 pratiquement. Ce qui a abouti à la Koutla et au gouvernement d’alternance dite consensuelle.

L’encrage culturel de l’Istiqlal lui permet, en effet, de pouvoir s’associer à n’importe quel partenaire, dès le moment où il peut faire valoir sa perception des faits et des choses

Il serait, cependant, naïf de croire que chaque partenaire de la Koulta n’est pas convaincu du fait que le PI est un parti dont la vision est marquée par un seul et fondamentale repère : l’intérêt direct et immédiat qu’il de telle ou telle participation gouvernementale. L’encrage culturel de l’Istiqlal lui permet, en effet, de pouvoir s’associer à n’importe quel partenaire, dès le moment où il peut faire valoir sa perception des faits et des choses dans une conjoncture politique donnée. C’est en cela qu’il reste le seul parti de droite a pouvoir drainer autour de lui toutes les forces traditionnelles du pays. Et c’est en cela également qu’il reste le pôle fédérateur autour duquel peut s’activer une tripolarisation politique nationale. D’autant que l’expérience de cette alternance dite consensuelle a montré que toutes les alliances sont du domaine du réalisable. Cela, dans la mesure où les clivages idéologiques ont cédé la place à la perception brute des intérêts politiques tactiques.

La question fondamentale qui se pose donc est celle de savoir quels pourraient être, en définitive, les partenaires de ce parti de l’Istiqlal fédérateur d’un pôle de droite forte et crédible à l’approche d’échéances électorales (2002) plus problématiques que porteuses d’espoir ? La réponse est en interlignes du paysage partisan actuel. L’Istiqlal peut être, utilement, le porte-étendard d’une droite où il cohabiterait, d’abord, avec les islamistes modérés. Mais, à l’évidence, le Parti de la Justice et du Développement et le Parti de l’Istiqlal – bien que pouvant être crédités d’un bon score électoral, en l’état actuel des conditions difficiles d‘existence que traîne la majorité de l’électorat marocain – ne peuvent s’assurer d’une largeur numérique de bonne et stable gouvernance.

Deux postulats circulent alors dans l’arène ‘’politique clandestine’’. La première, sérieusement douteuse, est que le PI et le PJD bénéficient d’un grand coup de pousse de l’association Al A’âdl wa al Ishsane de M. Abdeslam Yacine. Il semblerait qu’en l’impossibilité légale pour Al A’âdl d’agir en tant que parti politique, le moindre mal pour lui est liguer intérêt tactique avec les deux partis les plus proches de lui, le PI et le PJD. Mais, n’est-ce pas là spéculation hasardeuse, puisque l’association de M. Yacine ne veut rien avoir avec les tenants de l’islamisme à la PJD. Bien sûr, si Al A’âdl wa al Ishsane sacrifie à la manie politicienne, cette alliance de fait pourrait être d’actualité. A voir donc, bien que le scepticisme soit ici de rigueur, du moins pour l’esprit rationnel. Or, au Maroc, le rationalisme a-t-il une place dans la politique partisane !

L’autre postulat, le plus viable, mais non fiable, est que le PI et le PJD s’allient à la mouvance populaire, qui verrait se réorganiser en un seul mouvement tous les MP marocains. Il est entendu que, vus sous la loupe du politique actuel, les deux postulats semblent tirés par les cheveux. Rien pourtant n’est d’autant plus possible en l’état mouvant des configurations et reconfigurations partisanes du Maroc en transition éternelle. Réfléchissons y aujourd’hui, dans l’intérêt d’un pôle démocratique national à bâtir…

»La vérité», 4/5/2002 in