Atlas de la révolution arabe

Dernier opuscule de la saga  »Printemps arabe », cet article livre une analyse de la vague de révolutions qui a touché le monde arabe. En effet, la dynamique de la révolte de la rue arabe, lancée en 2011, a entièrement bouleversé notre perception d’une région que nous croyions pourtant familière. Le mélange de stagnation économique, de répression politique et de tensions sociales qui caractérisait cette région depuis plus de trente ans est devenu explosif, sans que personne soit réellement en mesure d’expliquer pourquoi. En revanche, il est possible de mieux comprendre le contexte dans lequel ces révolutions sont nées. Cet atlas des pays arabes, édité par Autrement, se donne donc pour ambition, grâce à plus de 120 cartes, de révéler les données-clés du monde arabe, ses caractéristiques économiques, politiques et sociales.

L’ouvrage se divise en cinq parties. La première, « Passé et Présent », revient brièvement sur l’histoire arabe, des premières conquêtes et du califat Omeyyade (VIIème siècle) à nos jours, en passant par le califat abbasside, les invasions mongoles, la domination ottomane, la « renaissance » intellectuelle du XIXème siècle, la Nahda, la domination coloniale, et enfin les indépendances. La deuxième partie, « Pouvoir et Politique », esquisse une typologie des régimes (monarchies, républiques, émirats) et des mouvements politiques (nationalistes, islamistes et libéraux ou « communautaires »). « Guerre et paix » fait l’inventaire des différents conflits qui traversent la région, qu’ils soient territoriaux, interethniques ou interconfessionnels, sans oublier cet abcès qu’est le conflit israélo-palestinien. La quatrième partie, intitulée « Peuples et Sociétés » – peut-être la plus disparate – s’intéresse aux données ethno-anthropologiques qui constituent le monde arabe : structures de parenté, minorités ethniques (Kurdes, Arméniens, Berbères…), appartenances confessionnelles (chrétiens, chiites, etc.), et enfin les diasporas. La partie « Economie et Développement » fait le point sur les atouts et surtout les faiblesses des économies arabes. Enfin, la dernière partie (« Evolution et Révolution »), aborde la question des appareils militaires et du développement humain et distingue deux « modèles » opposés pour le monde arabe : le modèle turc (laïque) et le modèle iranien (religieux et anti-occidental).

Atlas des pays arabesEn conclusion, l’auteur fait preuve d’un optimisme prudent. Il note le paradoxe entre la volonté de changement politique dont témoignent ces révolutions et le conservatisme social des forces qui en sont issues. En effet, faute d’une opposition « libérale » organisée et grâce à un travail de long terme auprès des populations, ce sont bien les islamistes qui semblent le mieux placés pour remplir le vide provoqué par l’effondrement des pouvoirs dictatoriaux. Cependant, les mouvements islamistes ont eux-mêmes évolué, notamment grâce à un renouvellement des générations dans leurs rangs. « Le scénario le plus plausible aujourd’hui, écrit Mathieu Guidère, « est celui d’une  »démocratie musulmane » fondée sur un islam libéral éloigné des clichés habituels concernant les islamistes ». Toutefois, « il faut rester vigilant en ce qui concerne les libertés civiles, les droits des femmes et des minorités, car aucun pays arabe n’est à l’abri de la tentation passéiste » .

Du bon usage cartographique

Les questions de forme sont particulièrement importantes dans un atlas. Il faut donc rendre hommage à la conception de l’ouvrage : l’équilibre entre les cartes et le texte est remarquable. Les cartes sont claires et facilement lisibles. Tout au plus peut-on regretter certains décalages : ainsi, les chiffres de la fréquentation touristique cités dans le texte ne sont pas les mêmes que ceux qui figurent sur le diagramme voisin. Quant au texte, rédigé par Mathieu Guidère, agrégé d’arabe et spécialiste de géopolitique, il est dense sans être trop touffu. Notons cependant que, si certaines formules sont assez heureuses (« aléatoire » définit en effet assez bien la politique étrangère du colonel Kadhafi), d’autres sont franchement maladroites, comme cette remarque à propos du tourisme : « le fameux sea, sex and sun des Occidentaux risque de pâtir de la montée en puissance de l’islamisme dans le monde arabe »  . Il est vrai que la nature même de l’exercice – une synthèse d’une centaine de pages sur le monde arabe – induit des généralités qui semblent parfois un peu plates.

Sur le fond, l’ouvrage apporte de nombreux éléments assez peu connus du grand public et pourtant essentiels à la compréhension du monde arabe. Citons les chapitres consacrées aux diverses minorités ethniques et religieuses, qui mettent en évidence une forte diversité derrière l’homogénéité de façade. Relevons également des aperçus très utiles sur les structures tribales au sein du monde arabe, illustrés de deux représentations de l’organisation clanique du pouvoir au Yémen et de la tribu à laquelle appartenait Mouammar Kadhafi. Ces réseaux informels sont en effet bien souvent beaucoup plus importants que les organigrammes officiels du pouvoir ; ils nous rappellent aussi que le pouvoir dans le monde arabe est de nature collégiale, même lorsqu’il semble entièrement concentré dans les mains d’un Hafez el-Assad ou d’un Muammar Kadhafi. Le chapitre consacré à la finance islamique, enfin, aide à saisir une réalité assez méconnue mais qui prend de l’importance avec l’émergence des Emirats arabes unis et de l’Arabie saoudite sur la scène financière mondiale.

Un tableau global mais non exhaustif

On regrettera un ou deux manques. En premier lieu, les Arabes du Khouzistan et la province iranienne frontalière de l’Irak, ne sont pas mentionnés dans l’ouvrage. Pourtant, le Khouzistan, « marche » orientale du monde arabe, est intéressant à plus d’un titre. C’est un cas unique, car aucun autre pays n’héberge une minorité arabe aussi localisée. Les Arabes du Khouzistan ont également joué un rôle très important dans la guerre qui a opposé l’Iran à l’Irak dans les années 80 : en envahissant la province, Saddam Hussein espérait les soulever contre le régime iranien, or c’est le contraire qui s’est produit ; ils ont fait prévaloir l’allégeance nationale sur l’allégeance ethnique. En second lieu, on aurait aimé en savoir plus sur la politique étonnante du Qatar, qui a fait de sa puissance de feu financière et du prestige de sa chaîne al-Jazeera des outils de soft power redoutablement efficaces.

Enfin, de manière générale, le rôle de la colonisation et des rapports avec l’Europe dans la situation actuelle du monde arabe, mais aussi les représentations de la « rue » arabe est assez sous-estimé, or il est tout à fait essentiel. On peut également émettre des réserves sur « l’excellente image » de la Jordanie et du Maroc auprès des puissances occidentales. La Tunisie de Ben Ali bénéficiait d’un prestige similaire, mais les déséquilibres économiques et sociaux dont souffrent ces pays sont également comparables. Enfin, on peut se demander si le calme relatif dont bénéficie le Maroc ne s’explique pas par un taux d’analphabétisme proche des 50 %, et supérieur à celui du Yémen, par exemple. Ces quelques réserves mises à part, l’Atlas des pays arabes est un excellent outil pour le public curieux de dépasser les généralités et de mieux comprendre un monde à la fois proche et insaisissable

Thomas FOURQUET, Nonfiction

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