Société contre Capital

Dernier volet de l’analyse consacrée au capitalisme, cet article fait parler la révolte sociale comme levier de libération. Si les idées pour remettre le monde à l’endroit ne manquent pas, comment les faire échapper au musée des virtualités inaccomplies ? Ces derniers temps, l’ordre social a suscité d’innombrables contestations, des révoltes arabes aux mouvements d’« indignés ». Depuis 2003, les foules immenses rassemblées contre la guerre d’Irak, des dizaines de millions de manifestants ont envahi les rues, de l’Espagne à Israël, en passant par les Etats-Unis, la Turquie ou le Brésil. Ils ont retenu l’attention, mais n’ont pas obtenu grand-chose. Leur échec stratégique aide à baliser la marche à suivre.

Le propre des grandes coalitions contestataires est de chercher à consolider leur nombre en évitant les questions qui divisent. Chacun devine quels sujets feraient voler en éclats une alliance qui n’a parfois pour assise que des objectifs généreux mais imprécis : une meilleure répartition des revenus, une démocratie moins mutilée, le refus des discriminations et de l’autoritarisme. A mesure que la base sociale des politiques néolibérales se rétrécit, que les couches moyennes paient à leur tour le prix de la précarité, du libre-échange, de la cherté des études, il devient d’ailleurs plus facile d’espérer rassembler une coalition majoritaire.

La rassembler, mais pour quoi faire ? Les revendications trop générales ou trop nombreuses peinent à trouver une traduction politique et à s’inscrire dans le long terme. « Lors d’une réunion de tous les responsables des mouvements sociaux », nous expliquait récemment M. Artur Enrique, ancien président de la Centrale unique des travailleurs (CUT), le principal syndicat brésilien, « j’ai regroupé les différents textes. Le programme des centrales syndicales comportait 230 points ; celui des paysans, 77 ; etc. J’ai tout additionné ; ça nous faisait plus de 900 priorités. Et j’ai demandé : “On fait quoi, concrètement, avec tout ça ?” » En Egypte, la réponse a été donnée… par les militaires. Une majorité du peuple s’est opposée pour toutes sortes d’excellentes raisons au président Mohamed Morsi, mais, faute d’autre objectif que celui d’assurer sa chute, elle a abandonné le pouvoir à l’armée. Au risque d’en devenir aujourd’hui l’otage, et demain la victime. Ne pas avoir de plan de route revient souvent à dépendre de ceux qui en ont un.

La spontanéité et l’improvisation peuvent favoriser un moment révolutionnaire. Elles ne garantissent pas une révolution. Les réseaux sociaux ont encouragé l’organisation latérale des manifestations ; l’absence d’organisation formelle a permis d’échapper — pour un temps — à la surveillance de la police. Mais le pouvoir se conquiert encore avec des structures pyramidales, de l’argent, des militants, des machines électorales et une stratégie : quel bloc social et quelle alliance pour quel projet ? La métaphore d’Accardo s’applique ici : « La présence sur une table de toutes les pièces d’une montre ne permet pas à quelqu’un qui n’a pas le plan d’assemblage de la faire fonctionner. Un plan d’assemblage, c’est une stratégie. En politique, on peut pousser une succession de cris ou on peut réfléchir à l’assemblage des pièces (15). »

L’utopie libérale a brûlé sa part de rêve

Définir quelques grandes priorités, reconstruire le combat autour d’elles, cesser de tout compliquer pour mieux prouver sa propre virtuosité, c’est jouer le rôle de l’horloger. Car une « révolution Wikipédia dans laquelle chacun ajoute du contenu (16) » ne réparera pas la montre. Ces dernières années, des actions localisées, éclatées, fébriles, ont enfanté une contestation amoureuse d’elle-même, une galaxie d’impatiences et d’impuissances, une succession de découragements (17). Dans la mesure où les classes moyennes constituent souvent la colonne vertébrale de ces mouvements, une telle inconstance n’est pas surprenante : celles-ci ne s’allient aux catégories populaires que dans un contexte de péril extrême — et à condition de recouvrer très vite la direction des opérations (18).

Toutefois, se pose aussi et de plus en plus la question du rapport au pouvoir. Dès lors que nul n’imagine encore que les principaux partis et les institutions actuelles modifient si peu que ce soit l’ordre néolibéral, la tentation s’accroît de privilégier le changement des mentalités sur celui des structures et des lois, de délaisser le terrain national, de réinvestir l’échelon local ou communautaire dans l’espoir d’y créer les quelques laboratoires des futures victoires. « Un groupe parie sur les mouvements, les diversités sans organisation centrale, résume Wallerstein ; un autre avance que si vous n’avez pas de pouvoir politique, vous ne pouvez rien changer. Tous les gouvernements d’Amérique latine ont ce débat (19). »

On mesure cependant la difficulté du premier pari. D’un côté, une classe dirigeante solidaire, consciente de ses intérêts, mobilisée, maîtresse du terrain et de la force publique ; de l’autre, d’innombrables associations, syndicats, partis, d’autant plus tentés de défendre leur pré-carré, leur singularité, leur autonomie qu’ils redoutent d’être récupérés par le pouvoir politique. Sans doute aussi sont-ils parfois grisés par l’illusion Internet qui leur fait imaginer qu’ils comptent parce qu’ils disposent d’un site sur la Toile. Leur « organisation en réseau » devient alors le masque théorique d’une absence d’organisation, de réflexion stratégique, le réseau n’ayant d’autre réalité que la circulation circulaire de communiqués électroniques que chacun fait suivre et que personne ne lit.

Le lien entre mouvements sociaux et relais institutionnels, contre-pouvoirs et partis, a toujours été problématique. Dès lors que n’existe plus un objectif principal, une « ligne générale » — et moins que jamais un parti ou un cartel qui l’incarnerait —, il faut « se demander comment créer du global à partir du particulier (20) ». La définition de quelques priorités mettant directement en cause le pouvoir du capital permettrait d’armer les bons sentiments, de s’attaquer au système central, de repérer les forces politiques qui y sont elles aussi disposées

Il importera toutefois d’exiger aussitôt d’elles que les électeurs puissent, par référendum, révoquer leurs élus avant le terme de leur mandat ; depuis 1999, la Constitution vénézuélienne comporte une telle disposition. Nombre de chefs de gouvernement ont en effet pris des décisions majeures (âge de la retraite, engagements militaires, traités constitutionnels) sans en avoir préalablement reçu mandat de leur peuple. Celui-ci obtiendrait ainsi le droit de prendre sa revanche autrement qu’en réinstallant au pouvoir les frères jumeaux de ceux qui viennent de tromper sa confiance.

Suffit-il ensuite d’attendre son heure ? « Début 2011, nous n’étions pas plus de six personnes encore adhérentes au Congrès pour la République [CPR], rappelle le président tunisien Moncef Marzouki. Cela n’a pas empêché que le CPR obtienne le deuxième score aux premières élections démocratiques organisées en Tunisie quelques mois plus tard (21) » Dans le contexte actuel, le risque d’une attente trop passive, trop poétique (lire « Le bus des “indignés” ») serait pourtant de voir d’autres que soi — moins patients, moins hésitants, plus redoutables — s’emparer du moment pour exploiter à leur profit une colère désespérée qui se cherche des cibles, pas forcément les meilleures. Et comme, le travail de démolition sociale ne s’interrompt jamais sans qu’on l’y aide, des points d’appui ou des foyers de résistance d’où partirait une éventuelle reconquête (activités non marchandes, services publics, droits démocratiques) risquent d’être alors anéantis. Ce qui rendrait plus difficile encore une victoire ultérieure.

La partie n’est pas perdue. L’utopie libérale a brûlé sa part de rêve, d’absolu, d’idéal, sans laquelle les projets de société se fanent puis périssent. Elle ne produit plus que des privilèges, des existences froides et mortes. Un retournement interviendra donc. Chacun peut le faire advenir un peu plus tôt.

Serge Halim, Le monde diplomatique

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