Le Capital: Refouler l’ordre marchand

Eclairages poursuit la publication de l’analyse sur le capitalisme à l’heure de ses refontes. Le présent article pose la question des transformations structurelles à l’aune du la tentative des néolibéraux d’enraciner l’idée qu’il n’y avait « pas d’alternative » au capitalisme… Rappelons-en quelques-unes en conservant à l’esprit que plus elles semblent ambitieuses aujourd’hui, plus il importe de les acclimater sans tarder. Et sans jamais oublier que leur rudesse éventuelle doit être rapportée à la violence de l’ordre social qu’elles veulent défaire.

Cet ordre, comment le contenir, puis le refouler ? L’extension de la part du secteur non marchand, celle de la gratuité aussi, répondraient d’un seul coup à ce double objectif. L’économiste André Orléan rappelle qu’au XVIe siècle « la terre n’était pas un bien échangeable, mais un bien collectif et non négociable, ce qui explique la vigueur de la résistance contre la loi sur l’enclosure des pâturages communaux ». Il ajoute : « Même chose aujourd’hui avec la marchandisation du vivant. Un bras ou du sang ne nous apparaissent pas comme des marchandises, mais qu’en sera-t-il demain ? » (4)

Pour contrecarrer cette offensive, il conviendrait peut-être de définir démocratiquement quelques besoins élémentaires (logement, nourriture, culture, communications, transports), de les faire financer par la collectivité et d’en offrir à tous la satisfaction. Voire, comme le recommande le sociologue Alain Accardo, d’« étendre rapidement et continûment le service public jusqu’à la prise en charge “gratuite” de tous les besoins fondamentaux à mesure de leur évolution historique, ce qui n’est économiquement concevable que moyennant la restitution à la collectivité de toutes les ressources et toutes les richesses servant au travail social et produites par les efforts de tous (5) ». Ainsi, plutôt que de solvabiliser la demande en augmentant fortement les salaires, il s’agirait de socialiser l’offre et de garantir à chacun de nouvelles prestations en nature.

Tyrannie des marchés…

Mais comment éviter alors de basculer d’une tyrannie des marchés à un absolutisme d’Etat ? Commençons, nous dit le sociologue Bernard Friot, par généraliser le modèle des conquêtes populaires qui fonctionnent sous nos yeux, la Sécurité sociale par exemple, contre laquelle s’acharnent des gouvernements de toutes obédiences. Ce « déjà-là émancipateur » qui, grâce au principe de la cotisation, socialise une partie importante de la richesse, permet de financer les pensions des retraités, les indemnités des malades, les allocations des chômeurs. Différente de l’impôt perçu et dépensé par l’Etat, la cotisation ne fait pas l’objet d’une accumulation et, à ses débuts, fut principalement gérée par les salariés eux-mêmes. Pourquoi ne pas aller plus loin (6) ?

Délibérément offensif, un tel programme comporterait un triple avantage. Politique : bien que susceptible de réunir une très large coalition sociale, il est irrécupérable par les libéraux ou par l’extrême droite. Ecologique : il évite une relance keynésienne qui, en prolongeant le modèle existant, reviendrait à ce qu’« une somme d’argent soit injectée dans les comptes en banque pour être redirigée vers la consommation marchande par la police publicitaire (7) ». Il privilégie aussi des besoins qui ne seront pas satisfaits par la production d’objets inutiles dans les pays à bas salaires, suivie de leur transport en conteneurs d’un bout à l’autre de la Terre. Un avantage démocratique enfin : la définition des priorités collectives (ce qui deviendra gratuit, ce qui ne le sera pas) ne serait plus réservée à des élus, à des actionnaires ou à des mandarins intellectuels issus des mêmes milieux sociaux.

Une approche de ce type est urgente. En l’état actuel du rapport de forces social mondial, la robotisation accélérée de l’emploi industriel (mais aussi des services) risque en effet de créer à la fois une rente nouvelle pour le capital (baisse du « coût du travail ») et un chômage de masse de moins en moins indemnisé. Amazon ou les moteurs de recherche démontrent chaque jour que des centaines de millions de clients confient à des robots le choix de leurs sorties, de leurs voyages, de leurs lectures, de la musique qu’ils écoutent. Libraires, journaux, agences de voyages en paient déjà le prix. « Les dix plus grandes entreprises d’Internet, comme Google, Facebook ou Amazon, relève M. Dominic Barton, directeur général de McKinsey, ont créé à peine deux cent mille emplois. » Mais gagné« des centaines de milliards de dollars de capitalisation boursière » (8).

Pour remédier au problème du chômage, la classe dirigeante risque par conséquent d’en venir au scénario redouté par le philosophe André Gorz, l’empiètement continu des domaines encore régis par la gratuité et le don : « Où s’arrêtera la transformation de toutes les activités en activités rétribuées, ayant leur rémunération pour raison et le rendement maximum pour but ? Combien de temps pourront résister les bien fragiles barrages qui empêchent encore la professionnalisation de la maternité et de la paternité, la procréation commerciale d’embryons, la vente d’enfants, le commerce d’organes (9 ? »

La dette à la gorge des Etats…

La question de la dette gagne tout autant que celle de la gratuité à ce qu’on dévoile son arrière-plan politique et social. Rien de plus courant dans l’histoire qu’un Etat pris à la gorge par ses créanciers et qui, d’une façon ou d’une autre, se dégage de leur étreinte afin de ne plus infliger à son peuple une austérité à perpétuité. Ce fut la République des soviets refusant d’honorer les emprunts russes souscrits par le tsar. Ce fut Raymond Poincaré qui sauva le franc… en le dévaluant de 80 %, amputant d’autant la charge financière de la France, remboursée en monnaie dépréciée. Ce furent aussi les Etats-Unis et le Royaume-Uni de l’après-guerre qui, sans plan de rigueur mais en laissant filer l’inflation, divisèrent presque par deux le fardeau de leur dette publique (10).

Depuis, domination du monétarisme oblige, la banqueroute est devenue sacrilège, l’inflation pourchassée (y compris quand son taux tutoie le zéro), la dévaluation interdite. Mais bien que les créanciers aient été libérés du risque de défaut, ils continuent de réclamer une « prime de crédit ». « En situation de surendettement historique, relève pourtant l’économiste Frédéric Lordon, il n’y a de choix qu’entre l’ajustement structurel au service des créanciers et une forme ou une autre de leur ruine (11). » L’annulation de tout ou partie de la dette reviendrait à spolier les rentiers et les financiers, quelle que soit leur nationalité, après leur avoir tout concédé.

Le garrot imposé à la collectivité se desserrera d’autant plus vite que celle-ci recouvrera les recettes fiscales que trente ans de néolibéralisme ont dilapidées. Pas seulement lorsqu’on a remis en cause la progressivité de l’impôt et s’est accommodé de l’extension de la fraude, mais quand on a créé un système tentaculaire dans lequel la moitié du commerce international de biens et de services transite par des paradis fiscaux. Leurs bénéficiaires ne se résument pas à des oligarques russes ou à un ancien ministre français du budget : ils comptent surtout des entreprises aussi dorlotées par l’Etat (et aussi influentes dans les médias) que Total, Apple, Google, Citigroup ou BNP Paribas.

Optimisation fiscale, « prix de transfert » (qui permettent de localiser les profits des filiales là où les impôts sont bas), déménagement des sièges sociaux : les montants ainsi soustraits en toute légalité à la collectivité approcheraient 1 000 milliards d’euros, rien que pour l’Union européenne. Soit, dans de nombreux pays, une perte de revenus supérieure à la totalité de la charge de leur dette nationale. En France, soulignent plusieurs économistes,« même en ne récupérant que la moitié des sommes en jeu, l’équilibre budgétaire serait rétabli sans sacrifier les retraites, les emplois publics ou les investissements écologiques d’avenir (12) ». Cent fois annoncée, cent fois différée (et cent fois plus lucrative que la sempiternelle « fraude aux aides sociales »), la « récupération » en question serait d’autant plus populaire et d’autant plus égalitaire que les contribuables ordinaires ne peuvent pas, eux, réduire leur revenu imposable en versant des royalties fictives à leurs filiales des îles Caïmans.

On pourrait ajouter à la liste des priorités le gel des hauts salaires, la fermeture de la Bourse, une nationalisation des banques, la remise en cause du libre-échange, la sortie de l’euro, le contrôle des capitaux… Autant d’options déjà présentées dans ces colonnes. Pourquoi alors privilégier la gratuité, la remise à plat de la dette publique et la récupération fiscale ? Simplement parce que, pour élaborer une stratégie, imaginer son assise sociale et ses conditions de réalisation politiques, mieux vaut choisir un petit nombre de priorités plutôt que de composer un catalogue destiné à réunir dans la rue une foule hétéroclite d’indignés que dispersera le premier orage.

L’Euro en sursis

La sortie de l’euro mériterait à coup sûr de figurer au nombre des urgences (13). Chacun désormais comprend que la monnaie unique et la quincaillerie institutionnelle et juridique qui la soutient (Banque centrale indépendante, pacte de stabilité) interdisent toute politique s’attaquant à la fois au creusement des inégalités et à la confiscation de la souveraineté par une classe dominante subordonnée aux exigences de la finance.

Cependant, pour nécessaire qu’elle soit, la remise en cause de la monnaie unique ne garantit aucune reconquête sur ce double front, ainsi que le démontrent les orientations économiques et sociales du Royaume-Uni ou de la Suisse. La sortie de l’euro, un peu comme le protectionnisme, s’appuierait par ailleurs sur une coalition politique mêlant le pire et le meilleur, et à l’intérieur de laquelle le premier terme l’emporte pour le moment sur le second. Le salaire universel, l’amputation de la dette et la récupération fiscale permettent de balayer aussi large, voire davantage, mais en tenant à l’écart les convives non désirés.

Inutile de prétendre que ce « programme » dispose d’une majorité dans quelque Parlement du monde que ce soit. Les transgressions qu’il prévoit incluent nombre de règles présentées comme intangibles. Toutefois, lorsqu’il s’est agi de sauver leur système en détresse, les libéraux n’ont pas manqué d’audace, eux. Ils n’ont reculé ni devant une hausse sensible de l’endettement (dont ils avaient assuré qu’elle ferait flamber les taux d’intérêt). Ni devant une forte relance budgétaire (dont ils avaient prétendu qu’elle déchaînerait l’inflation). Ni devant l’augmentation des impôts, la nationalisation des banques en faillite, un prélèvement forcé sur les dépôts, le rétablissement du contrôle des capitaux (Chypre). En somme, « quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat ». Et ce qui vaut pour eux vaut pour nous, qui souffrons trop de modestie… Ce n’est pourtant ni en fantasmant un retour au passé ni en espérant seulement réduire l’ampleur des catastrophes qu’on redonnera confiance, qu’on combattra la résignation à n’avoir en définitive d’autre choix possible que l’alternance d’une gauche et d’une droite appliquant peu ou prou le même programme.

Oui, de l’audace. Parlant de l’environnement, Gorz réclamait en 1974 « qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, arrache[au capitalisme] la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation ». Car il importait selon lui d’éviter qu’une réforme sur le front de l’environnement ne se paye aussitôt d’une détérioration de la situation sociale : « La lutte écologique peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer ; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cédera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intégrera cette contrainte comme il a intégré les autres. (…) Le pouvoir d’achat populaire sera comprimé et tout se passera comme si le coût de la dépollution était prélevé sur les ressources dont disposent les gens pour acheter des marchandises (14). » Depuis, la résilience du système a été démontrée quand la dépollution est à son tour devenue un marché. Par exemple à Shenzhen, où des entreprises peu polluantes vendent à d’autres le droit d’excéder leur quota réglementaire pendant que l’air vicié tue déjà plus d’un million de Chinois par an. A suivre.

Serge Halimi, Le monde diplomatique

 

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