Leurs colères et les nôtres

Nous assistons, impuissants, à des transformations profondes et brutales de nos formes de vie. Pour en rendre compte, on incrimine au choix la mondialisation, la technique, l’effondrement des valeurs, l’afflux des migrants… C’est rarement sans irritation que nous abordons des changements sur lesquels il semble que nous n’ayons aucune prise. Nombreux sont ceux qui cèdent à une résignation mélancolique devant la perte des espérances et des enthousiasmes politiques : mélancolie de droite pour qui fantasme une identité passée, mélancolie de gauche pour qui a abandonné ses idéaux d’émancipation et voit les compromis sociaux balayés par les hégémonies néolibérales. Mais la mélancolie n’est peut-être qu’une colère rentrée, usante et qui ne peut se résoudre au désespoir que par les petites compensations narcissiques qu’elle procure malgré tout.

Si nous essayions d’explorer nos colères, justement pour résister à la mélancolie ? N’y a-t-il pas dans le fait d’être mis « hors de soi » une capacité de se porter au-delà de nos égoïsmes ?

«Leurs colères et les nôtres» : cette présentation risque de paraître binaire même à ceux qui n’y entendent pas une référence au partage entre « eux » et « nous » pratiqué dans la rhétorique révolutionnaire1. Il faut pourtant bien reconnaître que les colères ne sont productives que lorsqu’elles inscrivent du conflit dans la société. Or nous assisterions plutôt en France à une montée en puissance des « énervés », qui s’abandonnent à des colères réactives pressées de désigner des coupables. Les sociétés contemporaines nous offrent le spectacle de colères sectorielles qui concernent les couches plus diverses de la population : aussi bien les paysans et les ouvriers que les « pigeons » (ces jeunes entrepreneurs animés par la révolte fiscale) ou les Bonnets rouges contre l’écotaxe en Bretagne. Mais ces colères sont à leur tour captées par le système médiatique, qui les relaie sans les expliquer, avant que quelques intellectuels exaspérés et exaspérants n’en prennent prétexte pour proclamer le déclin définitif de la civilisation.

Peur, frustrations et envie…

L’examen des colères qui animent nos sociétés révèle des passions secrètes : les indignations manifestes cachent souvent des sentiments sans doute moins avouables, comme la peur ou la tristesse, la frustration ou l’envie. Avec une dimension temporelle qu’il est important de souligner : c’est l’accumulation des petites déceptions qui peut nourrir les plus grandes colères. D’où l’importance de la veille et de la réactivité politiques aux signes de protestation : la politique est sans doute seule à même de désarmer les amertumes en leur aménageant une expression démocratique. Faut-il pour autant en appeler à la retenue, renouant avec la condamnation stoïcienne des colères ? Ne se prive-t-on pas ainsi de la force avec laquelle ce sentiment nous emporte ? Y a-t-il un bon usage de la colère ?

La colère a ceci de singulier qu’elle traduit sur un mode passionnel le rejet d’une situation considérée comme intolérable. Elle comporte une dimension réflexive : une colère méditée transforme la vengeance en critique. La deuxième partie du dossier présente des interprétations de la colère qui puisent dans les réflexions philo-sophiques et littéraires que cette passion a inspirées. Au-delà des exaspérations mises en scène, on évalue les critères qui permettent de séparer le bon grain de l’ivraie, les colères réactives et les colères progressistes. Dans ce contexte, la question de la violence apparaît décisive : à quelles conditions la colère ne cède-t-elle pas à la tentation de la vengeance ? Depuis Aristote au moins, la colère est porteuse d’une exigence de justice qui supplée à la loi lorsque celle-ci fait défaut, est impuissante ou s’avère injuste. Sous certaines conditions, la colère apparaîtra alors comme un sursaut du corps puissant, engagé malgré lui dans une cité d’injustices.

Un coupable à tout prix

Le sentiment d’être offensé ne mène pas nécessairement à la désignation d’un coupable, il peut aussi ouvrir la voie à une réflexion où ce que nous sommes devient indissociable de ce à quoi nous tenons. La troisième partie de cet ensemble met en avant les « bonnes colères », celles que nous pouvons faire « nôtres » justement parce qu’elles portent plus loin que « nous ». Ces colères ne condamnent pas le monde entier au prétexte des offenses qui sont faites à nos habitudes ou à nos croyances. Elles relèvent peut-être moins de l’indignation (dans sa dimension morale) que de l’expérience vive du scandale, voie d’entrée dans la question de la justice. Ce sont des colères moins catégoriques, plus interrogatives sans doute que celles qui engagent un jugement abrupt sur le présent. Mais aussi des colères sensibles, accordées à des perceptions concrètes plutôt qu’à des imaginaires polarisés par l’opposition entre l’ami et l’ennemi.

Qu’elle soit sociale, politique ou intime, la colère suspend le cours de l’expérience ordinaire et oblige à poser des questions inconvenantes sur l’ordre du monde. Pris en ce sens, ce sentiment force au droit : il inscrit le problème du juste et de l’injuste sous le signe de l’urgence. C’est pourquoi ne pas s’abandonner à la colère n’implique pas d’abandonner nos colères, qui témoignent d’abord d’une appartenance sensible au monde. On peut enrager devant une mesure politique (la déchéance de nationalité), devant une statistique (la hausse du niveau de la pauvreté) ou devant une image (le corps d’un enfant fuyant la guerre et échoué sur une plage). Dans la colère, les frontières entre l’abstrait et le concret s’effacent au profit de la certitude du scandale. Ce franchissement des frontières est une première victoire sur la fatalité : dans la colère, tout est remis en jeu et la politique parle à nouveau le langage du cœur.

Esprit, Jonathan Chalier et Michaël Fœssel

1. Léon Trostki a écrit Leur morale et la nôtre en 1938 pour répliquer aux accusations d’immoralité portées contre la révolution bolchevique à la suite des procès de Moscou.

 

 

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