3% seuil de la médiocrité, le bluff style de gouvernance !

Le Conseil de gouvernement tenu ce jeudi 14 avril a adopté, en vue des élections législatives du 7 octobre 2016, le seuil électoral minoritaire de 3% proposé par le ministre de l’Intérieur. Compte-tenu de l’impact certain de cette décision sur la physionomie de la coalition gouvernementale à venir,  Eclairages propose une synthèse enrichie des articles publiés sur cette question ici même.

En effet, le taux électoral de 3%, qui a attisé la colère du Parti de l’Istiqlal, a été concocté, semble-t-il, d’un commun accord avec le Chef de gouvernement, qui a adopté en cela le point de vue des petits partis, dont le PPS et toute la clique au portillon de la chambre basse. Non seulement cette décision torpille tous les efforts pour que l’électeur choisisse des partis ‘’solvables’’, en termes de taille et de moyens humains compétents, elle mine surtout la force suggestive de la constitution de 2011, qui milite par élévation pour tirer vers le haut la pratique politique marocaine.

De fait, ce taux infime de 3% produira une inflation partisane indésirable, surtout au moment de la formation de la majorité gouvernementale au lendemain du scrutin législatif prévu pour le 7 octobre prochain. Pire, ou pis, elle permettra aux lobbies anti-démocratiques de vider la notion même de choix souverain des citoyens à élire des forces représentatives, aptes à vraiment gouverner le pays, selon une vision qui échappe aux calculs d’intérêts claniques.

Dans sa portée comme par ses visées cachées, ce seuil électoral de 3% ramènera le Maroc à cette pratique où il fallait au moins 7 à 8 partis pour former une majorité gouvernementale. C’est dire que les coalitions seront biaisées, l’efficacité aux abonnés absents et l’intrusion des  »forces obscures» un exercice permanent et loufoque.

Un aveu de faiblesse convaincu

Depuis l’annonce de la date des législatives fixée au 7 octobre 2016, les partis, surtout d’opposition, montent au créneau, chacun pour sa raison propre que la Raison ne saurait réellement sonder. Ainsi, en est-il du seuil électoral, fixé à 6% depuis les dernières opérations électorales qu’a connues le Maroc avant la réforme constitutionnelle du 1er juillet 2011.

En règle démocratique le seuil électoral est généralement fixé pour éviter que des partis trublions – dont la base/structures est constituée du Chef, de sa petite famille et amis convaincus – gangrènent le politique. Il protège la représentation nationale au parlement de sombrer dans la quête de l’intérêt subjectif et des avantages irraisonnés liés au statut ‘’d’élu de la nation’’.

A l’occasion des réunions auxquelles a appelées ces derniers mois le Chef du gouvernement, plusieurs questions ont taraudé le parterre du système partisan marocain. Le seuil électoral minimum est, de loin, la pomme que tous les petits partis ont veulent croqué, chacun à travers sa loupe personnelle. Or, ce qui peut être normal de la part d’un PPS (Parti du Progrès et du Socialisme et Cie), n’aurait pas dû l’être pour un parti à l’histoire belle et enracinée dans le conscient collectif national comme l’USFP (Union socialiste des forces populaires) ou le PI (parti de l’Istiqlal).

Pourtant, par la voix de son Premier secrétaire, l’ISFP s’est aligné sur la quémande du PPS et, depuis le 13 avril dernier, du PJD, pour exiger que ce seuil soit ramené à 3% seulement. N’est-ce pas là un aveu de faiblesse convaincu ?! Car, en définitive, il faudrait être convaincu de n’obtenir qu’un résultat maigrichon pour revendiquer un seuil électoral aussi indigent. Ou, ce qui est plus vicieux, de ‘’comploter’’ contre la prévalence de partis à assise électorale élargie.

Lors des réunions tenues entre avec le ministère de l’Intérieur, les partis politiques, à savoir l’USFP et le PPS notamment, chercheraient à abaisser le seuil électoral à 3%. Revers de la médaille, et donc de confiance en soi, le Parti de l’Istiqlal (PI) proposerait de relever ce seuil électoral à 10%’’, alors que le PJD, après son alignement sur les 6%, s’est positionné sur la proposition des 3%, histoire de ‘’phagocyter’’ les alliances fortes dont le PAM et le PI pourraient bénéficier. Il est fort curieux de voir, en effet, le parti de l’actuel Chef de gouvernement épouser tout d’un coup la vue des partis du bas de l’échelle électorale marocaine.

On peut comprendre que l’actuelle USFP soit décidée à rester au bas de l’échelle du multipartisme marocain, incapable de sonder sa véritable force auprès de l’électorat. A suivre, en effet, la fuite en arrière se faufilant au travers de ce miséreux 3% comme seuil électoral, le parti de Abderrahim Bouabid est comme au bout du roulot, incapable de travailler la base populaire qui lui resterait pour la renflouer et l’enrichir, en ralliant à elle toute la mouvance de gauche (à condition de ne pas jouer au ‘’grand’’ méchant loup). Ce qui justifie sa quête à sauver les meubles. Et de meubles il n’y a plus que de la nonchalance, en ce sens que de nombreuses forces – intellectuelles, économiques et sociales – l’ont désertées, à force de faux combats, de luttes délabrées de leadership voyeuriste et de querelles de personnes.

Le Parti de l’Istiqlal contre le PJD

La polémique autour du seuil électoral a ainsi ravivé l’animosité de l’actuel patron du PI à l’endroit du PJD. D’où la montée au créneau du Parti de l’Istiqlal qui a accusé, à raison, le gouvernement «de torpiller la constitution de 2011 pour retourner à une ère révolue»[i]. En cela et sur un ton très virulent, le président du groupe istiqlalien à la Chambre des représentants, a qualifié de «diktat» la décision de ramener le seuil électoral à 3%, ce qui renvoie, selon lui, le Maroc à «l’époque où les majorités gouvernementales se construisaient sur des instructions administratives» plutôt que sur le verdict des urnes.

Les attaques de l’Istiqlal lorgnent surtout le chef du gouvernement, accusé de connivence avec le ministère de l’intérieur. Pour ce parti,  «l’adoption d’un seuil de 3% vise à balkaniser le paysage politique, à affaiblir les missions des institutions, à diminuer le rôle des partis politiques les plus représentatifs et à transformer le Parlement en grand souk et espace de joutes oratoires, au détriment de la production législative»[ii].

En d’autres termes, si le PAM et autres partis de dimension nationale (RNI, MP notamment) n’en disent pas encore tout le ‘’bien’’ qu’ils en pensent, l’Istiqlal est convaincu que ce seuil de 3% le pénalisera, vu qu’une part des voix qu’il compte recueillir le 7 octobre 2016 risque de se disperser pour aller vers des petits partis politiques n’ayant aucun poids sur la scène politique marocaine.

Il est évident que l’observateur du jeu électoral marocain ne peut qu’adhérer à la forte probabilité de voir l’institution de Chef de gouvernement devenir prisonnière des alliances multiples et déstabilisatrices, en ce sens que  le «seuil de 3% risque de même de compliquer la tâche du futur chef du gouvernement, qui aura à faire face à cette balkanisation du paysage politique et aura donc des difficultés à former son cabinet»[iii]

En tout état de cause, les élections du 7 octobre 2017 s’annoncent rudes et effervescentes face, d’une part, à un PJD aujourd’hui mis au ban du multipartisme national à cause, entre autres facéties, de ses décisions impopulaires et iniques ainsi que sa tendance permanente à vouloir brandir le spectre d’un autre printemps marocain plus rugueux que le premier. D’autre part, Abdelilah Benkirane, se cramponnant dur comme fer à son ambition de rempiler pour un autre mandat à la tête du gouvernement, use de tous les subterfuges pour que ni le PAM ni le RNI ne s’allient pour lui couper l’herbe sous le pied. D’où la manie manipulatrice du PJD à brandir tous les épouvantails, dont ce seuil de la médiocrité de 3% qui arrange ses calculs politiciens.

Dans cette quête larvée, qui place l’indigence politique et la recherche des maillons faibles au cœur du système électoral marocain, la scène politique nationale risque fort de se transformer en un grand Jamaâ el Fna. Surtout que le mandat Benkirane a privilégié le regard populiste et la ‘’harengade’’ des foules de manière quasi-quotidienne.

Or, il aurait dû être de bonne pratique électorale que le seuil de 6% restât le minimum exigible, pour qu’un parti politique puisse prétendre représenter une frange de la nation dans ce lieu qui légifère pour la bonne destinée du Maroc moderne, la Chambre des représentants.

Aujourd’hui, tous les dés sont tronqués et, outre le fait d’ériger le bluff en style de gouvernance résiduelle, le Maroc politique tire davantage sa pratique électorale vers le bas, le citoyen – qui ne se reconnaît plus dans aucune des formations aujourd’hui en lisse électorale – pourrait définitivement désespérer de sa classe politique. Et, dans ce déni, tous les courants d’air sont possibles…

 Notes :

[i] – Huffington Post du 13 avril 2016

[ii] – Assabah du 13 avril 2016

[iii] – Abdelaziz Mediane, Président du groupe parlementaire du PI à la Chambre des Représentants,  Assabah du 13 avril 2016.

Publicités