Le Pouvoir: Entre réalité cachée et fiction réaliste

Au-delà de l’actualité ombrageuse qui viole notre quotidien, avec ces criminels invoquant Dieu pour renvoyer l’Humanité à son âge barbare, et les infos sordides d’une sexualité malade et moribonde, ECLAIRAGES propose une lecture qui interpelle l’Homme dans ce qu’il a d’intelligent et de créatif. Le présent article interroge le Pouvoir dans ses réalités cachée et fictionnelle. Cela élève le vécu aux dimensions qui sont les siennes, de la quête de la domination temporelle à la vertu de faire de demain un avenir plus prévisible. Car, cela est l’évidence, dans les actes et les faits, il y a toujours deux histoires: celle officielle, mensongère par la force des choses, et l’autre, secrète, qui engendre les événements dans leur causalité impérative.

En effet, «Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements», comme le dit si bien Honoré de Balzac, dans  »Illusions perdues » écrites entre 1837 et 1843.

Dans les faits, l’imaginaire collectif va transcrire cette inquiétude dans une forme jusqu’alors quelque peu sous-employée, le roman (1), en investissant plus particulièrement son versant populaire – c’est-à-dire celui qui se destine à un large public, ne recourt pas aux codes de la littérature « noble », pour lui donner son explication : ce qui infléchit si étonnamment le cours des événements, ce sont les comploteurs qui agissent dans l’ombre. Comme… les francs-maçons, réputés liés à la Révolution.

L’un des « complophiles » les plus contagieux est Alexandre Dumas. Avec, entre autres, le cycle Mémoires d’un médecin (1846-1852), il s’attache à la figure de Joseph Balsamo, comte de Cagliostro, chef de la société des Invisibles, doté de pouvoirs quasi surhumains, qui s’emploie à renverser la monarchie : « Comme Dieu, je serai patient. Je porte mon sort, le vôtre, celui du monde dans le creux de cette main. » George Sand (La Comtesse de Rudolstadt, 1843), Eugène Sue (Le Juif errant, 1844-1845), qui déroule un « complot jésuite », Paul Féval ou encore Pierre Alexis Ponson du Terrail manifesteront le même penchant. Peu importe la tendance politique des auteurs : royalistes ou républicains, la compréhension de l’histoire récente passe par le recours à des acteurs clandestins, souvent hommes d’exception à la tête de sectes – ce qui se retrouve d’ailleurs « en vrai » dans le projet saint-simonien de réorganisation de la société sous la direction d’une élite industrielle et religieuse. Car, en réalité, les conspirations et associations secrètes existent bel et bien, ne seraient-ce que, dans les années 1820, le carbonarisme, voué à la libération et à l’unification de l’Italie, ou sa cousine française, la charbonnerie, qui, à la même période, cherche à renverser la Restauration – ce qu’évoquera l’inépuisable Dumas dans Les Mohicans de Paris (1854-1855). Mais dans la cristallisation de cet imaginaire collectif joue aussi le spectre de la « république », qui donnerait voix au peuple, à la masse, à la foule, au nom de l’égalité : les détenteurs masqués du pouvoir effectif permettent aussi d’imaginer une nouvelle aristocratie.

Dans l’entre-deux-guerres,  le succès des histoires d’espions, d’infiltrés, de subversifs

Cette conception ambiguë, qui flirte souvent avec une fascination certaine pour la figure du surhomme, va se réactiver à chaque grande période de trouble collectif, en particulier quand l’ordre dominant est menacé ou… menaçant. Ainsi, dans l’entre-deux-guerres, sur fond de volatilisation des vieux empires (ottoman, austro-hongrois), de surgissement de la stupéfiante révolution d’Octobre, puis de montée du fascisme et du nazisme, l’effervescence et le succès des histoires d’espions, d’infiltrés, de subversifs solitaires ou en club, manipulateurs ou manipulés, tant dans la littérature populaire que dans le jeune cinéma, témoignent de la forte suspicion selon laquelle il y aurait un envers de la démocratie, qui serait sa vérité cachée.

Vérité différente selon que l’auteur est réactionnaire ou penche à gauche. Ainsi, pour s’en tenir au Royaume-Uni, de nombreux romans d’Agatha Christie révèlent un mépris sans faille pour le peuple. Les Quatre (1927), par exemple, évoque la coalition de quatre superintelligences dont l’objectif est de s’assurer la domination du monde : « La révolte universelle, les troubles ouvriers (…), il y a des gens (…) qui disent que derrière tout ça, il y a une force qui ne veut rien d’autre que la désintégration de la civilisation. » Les Quatre seront défaits par une autre superintelligence, celle d’Hercule Poirot, et non par les forces du gouvernement.

Souvent adaptés au cinéma, de nombreux romans de Graham Greene (Tueur à gages, 1936), et plus encore du merveilleux fauteur de troubles Eric Ambler (Frontière des ténèbres, 1936 ; Epitaphe pour un espion, 1938) (2), traiteront en revanche de complots mis sur pied par des représentants de l’ordre — d’un ordre corrompu, soumis à de tout autres intérêts que ceux qu’ils prétendent défendre et préférant l’extrême droite au péril rouge. Le héros est désormais un homme ordinaire, qui va se retrouver mêlé à une manipulation de la vérité et sommé de comprendre de quoi il retourne. Le complot apparaît alors comme le révélateur des choix véritables de démocraties fondamentalement perverties. Ce dont Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) donne une version particulièrement déprimée…

Le roman d’espionnage affirme ainsi la fin de l’innocence. La démocratie repose sur une illusion : y croire est bon pour les naïfs, ceux qui ne voient pas que les véritables acteurs sont au-dessus de la masse, ou ceux qui sont persuadés que les valeurs dont elle se réclame sont effectives, neutralisant la tension entre émancipation (politique) et domination (sociale). Les années de l’après-Hiroshima, de la guerre froide, du maccarthysme et des guerres d’indépendance vont prolonger cette vision en en accentuant le cynisme, et l’élitisme : OSS 117 (1949), James Bond (1953) et SAS (1965), tous très bien nés et dotés de capacités peu communes, sont des professionnels, tout comme la vraie politique est affaire de professionnels et a pour moteurs la trahison, le double jeu, l’assassinat (3). La vérité des événements n’est jamais bonne à dire aux âmes simples : le monde libre et l’autre (quelque forme qu’il prenne), tous recourent aux mêmes machinations et meurtres. Les idéaux sont bien pâlots.

La réalité extérieure n’est plus fiable, mais en plus on a des doutes sur la réalité intérieure

C’est le triomphe de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick, qui écrivait déjà, dans ‘’Le Temps désarticulé’’ (1959) : « Le monde dont nous faisons l’expérience n’est pas le monde réel, mais autre chose, une semi-réalité, un leurre. » La réalité extérieure n’est plus fiable, mais en plus on a des doutes sur la réalité intérieure. Dick est sur tous les écrans, adapté ou revendiqué comme influence : Blade Runner (1982), Total Recall (1990), Minority Report (2002), Paycheck (2003), etc. Mais, aux côtés d’Existenz (1999), de David Cronenberg, où l’on vit sans le savoir dans un jeu vidéo, c’est peut-être le film des frères Wachowski Matrix (1999) qui rend le mieux compte de la vision « complotiste » de l’écrivain : la majorité des humains ignorent qu’ils occupent un univers virtuel ; seuls quelques rebelles connaissent la vérité — le monde « réel » est dévasté, les « machines » ont pris le contrôle. Mais rien n’empêche de supposer que c’est un autre programme qui propose cette « vérité ». Il n’y a peut-être plus que des illusions. Comme dit Alain Badiou, c’est là un film pour préparer à Platon…

Parallèlement à ce doute métaphysique, s’épanouit à nouveau, pour donner sens à ce qui est ressenti comme l’impuissance des Etats, la lecture qui postule la clandestinité du véritable pouvoir, caché au citoyen et concentré entre les mains de quelques élus, les Illuminati. Etrangement, on retrouve là les Illuminés chers au roman du XIXe siècle : une organisation ésotérique qui contrôle le monde dans l’ombre. Mais les Illuminés œuvraient en général pour le progrès de l’humanité, tandis que les Illuminati, malveillants, ne veulent que la domination totale, le New World Order, et pour eux seuls. Comme le résument certains rappeurs, ils sont derrière tout ce qui représente le pouvoir : « Obama est une marionnette du Nouvel Ordre mondial » (Professor Griff, du groupe Public Enemy) ; « Ils sont tous impliqués dans ces sociétés secrètes, John Kerry, George Bush, Tony Blair, Elisabeth » (Rockin’Squat) ; « Imagine qu’on nous ment, depuis des siècles et des siècles / Que certaines communautés haut placées connaissent les recettes / Les secrets de la vie, pas celle qu’on nous laisse voir » (Keny Arkana).

La folie Illuminati, parallèle à la montée en puissance de la fantasy, a prospéré dans le sillage du triomphe rencontré par les complots de Dan Brown — Da Vinci Code (2003) et surtout Anges et Démons (2000). Si elle se glisse dans les chansons ou les jeux vidéo (Grand Theft Auto), son vrai champ d’expression, ce sont les réseaux sociaux, où sont dénoncés les « initiés », repérables à quelques signes : la présence d’une figure triangulaire, les doigts « cornus »… Pur délire d’interprétation, qui mêle le dollar, les people, le groupe Bilderberg (lire « Le symptôme d’une dépossession »), etc., et flirte souvent avec l’antisémitisme.

Que la recherche « Illuminati » donne 491 000 résultats sur les pages françaises de Google (à titre de comparaison, « dette grecque » n’en donne que 281 000), que la vente des livres d’ésotérisme progresse de 50 % en volume (chiffres du Syndicat national de l’édition pour 2013), que les maigres romans de Dan Brown se soient vendus à deux cents millions d’exemplaires ne suscite peut-être pas une franche gaieté. Il n’est pourtant pas impossible de déceler, dans cette frénésie de déchiffrement, si pauvre soit-elle, le besoin de trouver une vérité rendant compte de la folie de notre monde, de renouer avec un grand récit donnant sens aux événements. Besoin qui peut mener à rechercher un bouc émissaire, ou à refuser la captation des richesses collectives par quelques-uns…

Evelyne Pieiller, Extraits de l’article ‘’Aux frontières du réel’’, in Le monde diplomatique

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