Gauches radicales et droites nationalistes

ECLAIRAGE publie un mini dossier, en deux parties, sur les gauches radicales et les droites nationalistes en Europe. Dans leurs différences, bien sûr, mais également et surtout au regard de leurs visions et praxis politiques. A l’heure où les idéaux ont changé de cap, alors que les ambitions sociales des partis de la gauche traditionnelle font dans le capitalisme sans le dire, un double mouvement se dessine un peu partout en Europe: D’un côté, mobilisation de la liberté citoyenne et de l’engagement social. De l’autre, le rejet de l’Etranger et le recroquevillement comme matériaux mobilisateurs.

Le grand écart européen

Aux deux extrêmes du spectre politique, les partis cherchent à clarifier leur rapport à l’enjeu européen.

Slate  / Le week-end des 20 et 21 février, un sommet du «plan B» se tenait à Madrid. Organisé par un collectif d’organisations de gauche alternative, dont Podemos (surtout son aile la plus critique), l’événement faisait suite à une première réunion finalement tenue les 23-24 janvier à Paris, après avoir été annulée en novembre en raison des attentats. Entre temps, Yannis Varoufakis, l’ex-ministre des Finances d’Alexis Tsipras, a lancé à Berlin le mouvement Diem25, dont l’objectif affiché consiste à démocratiser l’Union européenne (UE) d’ici une dizaine d’années. Et, de l’autre côté du spectre politique, dans l’indifférence générale, les dirigeants du groupe parlementaire européen de droite radicale se sont rencontrés à Milan pour une convention de deux jours.

Toutes ces initiatives, au contenu fort différent, témoignent de la prise de conscience de l’importance de l’enjeu européen par les partis oppositionnels. Une position clarifiée à ce sujet peut en effet les aider à crédibiliser leur prétention à gouverner, tout comme leur servir d’outil de distinction dans leurs paysages nationaux respectifs, en contribuant à produire une identité partisane spécifique. 

Orientation idéologique

Les trois réunions de la gauche radicale, organisées quelques mois après la défaite de Syriza face à ses créanciers, attestent au moins d’une chose: l’obsolescence du Parti de la gauche européenne (PGE), une coalition des partis de gauche alternative européens (dont en France le PC, le Parti de gauche et la Gauche unitaire), pour discuter de l’enjeu… européen! Ses instances ne sont certes pas écartées de ces processus mais elles ne les ont pas lancés ni ne les contrôlent. Pour les acteurs cherchant à triompher des biais antidémocratiques, antisociaux et anti-écologiques de l’intégration européenne existante, les contours du PGE apparaissent à la fois trop étroits sur le plan des organisations qu’il rassemble, et son identité politique paradoxalement trop fine pour définir une stratégie convaincante.

En effet, le périmètre des sommets tenus cet hiver s’avère d’un côté plus large que celui du PGE, dans la mesure où les participants se recrutent aussi du côté des écologistes (s’agissant des Français, Julien Bayou et Karima Delli, d’EELV, étaient respectivement à Berlin et à Madrid). C’est particulièrement le cas avec le mouvement DiEM25, où la volonté de rassembler au-delà de la gauche radicale stricto sensu est très claire. D’un autre côté, dans le cas des plans B, le périmètre semble idéologiquement plus resserré autour des partisans les plus résolus d’une confrontation avec la logique dominante de l’UE, ce qui n’empêche pas les débats internes sur la meilleure façon d’y parvenir.

Il est vrai que la gauche radicale est loin d’être la famille de partis la plus intégrée au niveau communautaire. Il n’est donc pas surprenant que, sur le rapport au cadre européen, qui a pour propriété de diviser quasiment toutes les familles politiques, les promoteurs de ces initiatives cherchent à s’adjoindre des forces marquées par une généalogie différente. On touche là au paradoxe et à la difficulté du niveau européen de gouvernement. Celui-ci pousse à la constitution de fédérations de partis tenant leurs origines de conflits exprimés et médiatisés d’abord nationalement, et dont les mêmes contenus économiques ou culturels peuvent être combinés avec des positions pro-, alter- ou anti-intégration[1].

La gauche radicale est divisée entre ceux qui veulent transformer les structures de l’UE… et ceux qui veulent en sortir

Dès lors, une orientation idéologique commune peut donner lieu à des choix stratégiques divers, qui peuvent néanmoins traduire ou aboutir à des divergences doctrinales plus au fond. C’est typiquement le cas avec l’enjeu européen au sein de la gauche radicale, où le débat risque en permanence d’être caricaturé entre ceux que l’on soupçonne de délaisser l’internationalisme au profit illusoire du «socialisme dans un seul pays», et ceux que l’on redoute au contraire de voir sacrifier la transformation sociale au nom de l’indiscutable intégration supranationale.

Du côté de Varoufakis et de ses alliés les plus proches, le projet de la démocratisation de l’UE suppose que le combat «alter-européen» reste celui de la transformation de ses structures, depuis l’introduction de davantage de transparence jusqu’à la réécriture des traités et leur soumission aux citoyens européens. Certains participants au lancement de DiEM25 ont fait entendre une musique un peu différente à Berlin, comme Christophe Ventura avec son idée que l’UE ne survivrait de toute façon pas à sa propre démocratisation[2]. Mais ce point de vue y est nettement minoritaire, au contraire de la ligne exprimée par Julien Bayou, selon qui «la solution ne peut être qu’européenne» face à la crise.

Dans un entretien à Mediapart, la coprésidente du parti de la gauche alternative allemande Die Linke Katja Kipping, très proche de Varoufakis, exprime parfaitement la crainte dominante d’un repli national face à la logique austéritaire de l’UE, et considère que l’euro est d’abord «une question technique». D’après elle, cette monnaie pourrait aussi être utilisée pour faire «du keynésianisme». Une position qui apparaît naïve au vu des nombreux travaux critiques ayant montré que la monnaie est une institution qui cristallise des rapports sociaux, et qu’une monnaie unique dans un espace aussi hétérogène que la Zone euro peut très difficilement convenir à tous les États membres.

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