Islam et violence, quel rapport ?

Ces cinq dernières années ont vu la stagnation puis l’inversion du déclin de la violence politique observé depuis deux décennies. Dans le monde, la hausse de la mortalité associée aura été effarante –plus de 600% entre 2010 et la fin 2014, selon les chiffres du Programme de collecte de données sur les conflits d’Uppsala, qui fait autorité en la matière. Une évolution vertigineuse mue principalement par des guerres où des islamistes radicaux comptent parmi les belligérants –les conflits en Syrie, Irak, Afghanistan et au Nigeria étant les plus meurtriers. 

Andrew Mack | Traduit par Peggy Sastre | Slate.fr du 24.02.2016

L’intensification et la propagation des massacres auront fait naître une autre tendance de fond en Occident: l’idée que l’islam, perçu comme une religion intrinsèquement violente, serait la cause primordiale de cette situation. Un point de vue autant véhiculé par l’extrême droite que par certains progressistes. En Europe et en Amérique du Nord, l’argument est à la source d’une hostilité de plus en plus véhémente, et parfois violente, à l’égard des musulmans.

Selon un sondage Pew Research mené en 2014 dans sept pays européens, plus de la moitié des personnes interrogées avaient un point de vue négatif sur les musulmans. Une enquête similaire de YouGov, menée au printemps 2015 –après l’attentat de Charlie Hebdo en France– chiffrait cette animosité à 40% des sondés.

Dans les esprits occidentaux, la barbarie des attentats de Daech et de ses épigones a contribué à faire de l’islam une religion de violence. Mais la foi d’un 1,8 milliard d’individus, soit près d’un quart de la population mondiale, est bien trop complexe et ouverte à bien trop d’interprétations contradictoires pour être réduite à ce genre de slogans. L’islam n’est pas «une religion de violence». Elle n’est pas non plus une «religion de paix». Elle est autant l’une que l’autre.

Sociétés paisibles

Ce qui frappe le plus dans ce débat actuel, c’est combien l’ampleur de la violence islamique –ou non islamique– relève d’une extraordinaire méconnaissance. Par exemple, aucun détracteur de l’islam ne sait visiblement que les sociétés musulmanes, eu égard à la première source de violence intentionnelle, comptent parmi les moins violentes au monde.

L’idée n’est pas de nier un fait incontestable: les campagnes de violence politique où participent des groupes islamistes radicaux –comme Daech– sont aujourd’hui, et de loin, les plus meurtrières au monde.

Une réalité qui, semble-t-il, conforte l’argument faisant de l’islam une religion intrinsèquement violente. Reste qu’il s’agit là d’une confusion entre l’idéologie ultraviolente d’une extrême minorité de musulmans à un instant t de l’histoire et la religion islamique, telle que la comprend et la pratique l’extrême majorité des musulmans. Une majorité qui, sans conteste, exècre la sauvagerie de Daech, d’al-Qaida et d’autres groupes islamistes ultraviolents. La tendance n’a vraiment rien de surprenant: les principales victimes de Daech sont des musulmans.

Au vu des événements récents, on pourrait être surpris d’apprendre que, dans les années 1970, le monde ne comptait aucun conflit majeur impliquant des islamistes radicaux. D’où cette question: si l’islam est une religion intrinsèquement violente, comment expliquer cette longue période de paix –et d’autres– qu’auront connue les sociétés musulmanes?

La réalité, c’est que l’islam –comme le christianisme, le judaïsme, l’hindouisme et le reste des grandes religions du monde– n’est ni intrinsèquement violent ni intrinsèquement pacifique. Comme toute religion importante, l’islam voit son histoire assombrie par des épisodes sanglants. Et en fouillant les textes sacrés de toutes les religions, on y trouvera des passages légitimant le terrorisme –ou faisant de la non-violence un principe.

Comme toute religion importante,

l’islam voit son histoire assombrie par des épisodes sanglants

Le fait est que Daech et d’autres islamistes radicaux n’ont aucun mal à justifier leur idéologie ultraviolente et leurs pratiques barbares par des textes islamiques médiévaux. Mais ces interprétations extrêmes ne sont que très peu soutenues par les musulmans du monde et ne nous disent rien de la propension à la violence de l’islam majoritaire.

En octobre 2014, Fikra Forum publiait les premiers sondages d’opinion mesurant le degré de sympathie suscité par Daech dans trois pays arabes. Leurs résultats allaient être instructifs. Seuls 3% des Égyptiens voyaient l’État islamique d’un œil positif. Les Saoudiens étaient 5% et les Libanais moins d’1%. Un an plus tard, Pew Research trouvait qu’à peine 1% des Libanais avaient une «opinion favorable» de l’EI. En Jordanie, majoritairement sunnite, la proportion montait à 3%. En Israël, elle était à 1%. Dans les territoires palestiniens, on atteignait 6% mais, même ici, une majorité écrasante de sondés –84%– avaient une opinion défavorable de l’EI. Des enquêtes antérieures menées au sein de sociétés musulmanes montrent des tendances similaires vis-à-vis d’al-Qaida.

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