Langues et domination

la traduction peut être un instrument de domination linguistique

Christian Ruby et Nonfiction /Slate

Pourquoi une langue devient-elle plus prestigieuse que les autres? Quels sont les processus de hiérarchisation linguistique? Analyse des mécanismes de domination linguistique…

Sauf dans quelques cas, la pluralité des langues est tout de même largement valorisée. Elle est un signe de manifestation de la diversité du génie humain, ainsi que de la diversité des groupes culturels et des situations historiques. L’insistance sur la traduction, afin de mettre les langues en contact, ainsi que les cultures qui les traversent, relève, de nos jours, d’une nécessité et, dans les établissements scolaires, des cours spécifiques à la traduction sont instaurés depuis longtemps. L’auteure de cet ouvrage, enseignante de littérature à Duke University et rédactrice d’un précédent ouvrage portant sur La République mondiale des lettres (1999), reprécise tout cela d’emblée. Et voilà qui lui permet de forger un nouvel axe de travail, lequel renverse la perspective: ne peut-on dire aussi que la traduction et plus généralement le bilinguisme sont des phénomènes à comprendre non pas «contre» mais «à partir» de la domination linguistique et de ses effets? Entendons par là qu’au lieu de permettre d’échapper à la domination linguistique ils reproduisent le rapport de force entre les langues. Ce n’est pas seulement un paradoxe. Cela est démontré ici même, en adoptant et en s’appuyant sur un propos du sociologue Pierre Bourdieu, dont on connaît les travaux sur le marché linguistique, et selon lequel «les linguistes ont raison de dire que toutes les langues se valent linguistiquement; ils ont tort de croire qu’elles se valent socialement». 

Domination linguistique

À quoi s’ajoute toutefois que traduction pour traduction, il faut aussi penser à analyser la manière dont on traduit, cette manière renvoyant à des sens historiques différents. Conquérir, par la traduction, une culture érigée en valeur n’est pas équivalent à la recherche de la fidélité dans la traduction.

Certaines langues font la loi sur le marché, exercent leur autorité sur les échanges, mais ne sont pas à la disposition de tous les interlocuteurs

Retour donc sur les questions de domination linguistique. Et traversée inédite de la traduction –ce terme inventé au XVIe siècle par Étienne Dolet pour désigner une appropriation (d’une langue et d’une culture) par le changement (de langue et de culture)–, en dépassant les sentiments positifs qu’elle inspire. Là où la traduction et le bilinguisme paraissent permettre d’échapper à la puissance de la langue mondiale (quelle qu’elle soit: latin, français, anglais désormais), ils ne facilitent pas autant qu’on le croit la critique de la domination, dans ce marché spécifique sur lequel les langues sont en compétition pour le pouvoir (sur ce marché). Nul ne conteste effectivement que les langues sont socialement hiérarchisées selon leur proximité au pouvoir et à la légitimité, ou –et l’auteure ajoute: «ce qui revient au même»– selon les profits symboliques qu’elles procurent. Certaines langues font la loi sur ce marché, elles exercent leur autorité sur les échanges, mais ne sont ni des biens collectifs, ni à la disposition de tous les interlocuteurs. La logique de la domination porte à comprendre que n’a la capacité de parler et de se faire écouter que celui qui s’est approprié la langue autorisée.

On peut se poser des questions sur le modèle utilisé, sur les supports conceptuels (langues «périphériques, centrales, super et hyper centrales», par emprunt à Abram de Swaan), on peut aussi s’interroger sur le côté parfois mécanique de l’usage des travaux de Bourdieu, et certains lecteurs s’écarteront de cet ouvrage pour ces raisons. Pourtant, l’auteure propose des explorations qui continuent à susciter du débat. Et qu’on ne croie pas qu’une telle étude vise à récuser les traductions, ce serait aussi se méprendre!

Langues hiérarchisées

Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entend par là. Pour suivre la démarche de l’auteure il faut dépasser la conception de la traduction comme relation singulière entre un texte, un traducteur et sa transcription. Il faut réinscrire chaque transcription dans le réseau objectif des relations de dominations mondiales, dont elle est une des formes. L’exemple des rapports du grec et du latin (dans le cadre de la domination militaire romaine) montre que le grec exerce alors sa domination en devenant langue de haute culture ou de prestige (les deux dominations, économique et militaire, puis linguistique, ne se recouvrent pas). L’exemple développé de la non-traduction des plus grands romanciers brésiliens est non moins typique.

Le rappel du fait que les populations qui utilisent plus d’une langue sont dominées attire aussi l’attention. La domination dont il est question ici est évidemment symbolique, en ce qu’elle ne dépend pas des faits, mais d’une croyance collectivement partagée. Car plus on croit que la langue dominante est seule à pouvoir donner de la valeur en traduction, plus la hiérarchie entre les langues s’accentue. C’est sans doute parce que le breton a été perméable au français que la domination du breton a été forte, et que l’on a pu renoncer à des traductions. Ou inversement, plus les langues se séparent, moins la domination est importante et plus le besoin de traduction se fait sentir.

a traduction montrerait-elle une forme de résistance à la domination linguistique? La domination linguistique recouvre-t-elle les formes politiques? L’examen des propos deSalman Rushdie, romancier pakistanais de langue anglaise, sur ce plan, interroge: il parle des écrivains immigrés comme «des hommes traduits». En somme, leur langue maternelle n’appartient pas au monde linguistique et leur écriture est potentiellement toujours déjà traduite. De surcroît, les traductions, dans ce cas, comme dans d’autres, matérialisent les frontières des zones légitimes.

lire plus : La domination linguistique

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