Culture de la grève

Benkirane agacé par la mobilisation syndicale

Najib BENSBIA |  ÉCLAIRAGES – L’annonce de la grève générale, le 24 février prochain, par les trois principales centrales syndicales marocaines a sérieusement irrité le Chef de gouvernement. Il l’a fait savoir au cours du forum organisé vendredi par la Caisse de Dépôts et de Gestion (CDG). Au-delà de cette annonce, il est utile d’interroger le mot d’ordre de grève générale dans la durée au Maroc.

Profitant de l’espace offert par la CDG, dédié à autre chose et auquel était convié un parterre d’invités du Golfe, d’Afrique et d’Amérique latine, M. Benkirane n’a pas raté l’occasion, pourtant déplacée au regard de l’objet du Forum, pour dénoncer  la décision des quatre syndicats et les interpeler sur la question de la réforme des retraites.

En effet, s’adressant à eux (mais ils n’étaient pas là pour lui répondre !), il a défié les syndicats grévistes de trouver ‘’une autre solution que celle de la réforme du gouvernement’’, en soulignant qu’il  est ‘’ disposé à l’accepter si elle est réalisable », comme l’affirme le360, qui reprend une information publiée par le quotidien Assabah daté des 13-14 février.

Par-delà cette effusion pour le moins hors contexte du Chef de gouvernement, il est intéressant de se poser la question du timing, mais surtout de la pertinence du mot d’ordre de grève lancé par les quatre syndicats affiliés à des partis politiques aujourd’hui bien installés dans l’opposition.

La grève générale, une tradition perdue

Le Maroc a une longue tradition de la grève, en général, et de celle générale en particulier. Par le passé lointain, les années 1960-85, quand la grève était lancée, elle paralysait tout le pays, le Maroc vivant alors dans une véritable culture de l’opposition aux différents gouvernements qui se sont succédé jusqu’en 1993.

En ces temps, le politique vivait en symbiose militante et active avec le syndicalisme. Il est utile de souligner  ici qu’il n’y avait alors que trois grands syndicat, l’UMT, qui voguait, selon la conjoncture, avec les partis d’opposition ou faisait cavalier seul. Ce mastodonte du syndicalisme marocain a causé toutes les douleurs possibles à l’Etat. Sur le flanc transversal, la CDT (syndicat représentant la gauche socialiste) a vécu l’heur et de bien mauvais moments, confronté qu’il était à l’obstination répulsive de l’establishment qui a gouverné alors le Maroc trois décennies durant. A droit, l’UGTM vacillait entre la représentativité (bien infime) auprès de la classe ouvrière et le parti de l’Istiqlal ayant, selon l’humeur du pouvoir monarchique, vogué tantôt dans l’opposition, tantôt au gouvernement.

En tout état de cause, la grève avait une odeur grinçante, que l’Etat essayait d’éviter tant bien que mal mais en faisant avec. En ces temps, la décision de grève générale hantait les couloirs gouvernementaux. Ils l’appréhendaient, parce qu’elle causait des dégâts des deux côtés:les ouvriers souffrant la vindicte et la colère de l’Etat, celui-ci ravalant sa fierté de voir l’économie souffrir des arrêts répétitifs de travail salarial.

Gare aux impondérables

Avec le temps et, surtout, l’entrée de la gauche socialiste au gouvernement (1998), la grève générale n’a plus eu le même sens et, du coup, a perdu de sa verve radicale et mobilisatrice. Aujourd’hui, annoncer une grève générale équivaut à petit congé pour les uns, quelques tracas vites colmatés pour les autres. La grève générale ne fait plus peur. Elle mobilise moins et devient un événement sans incidence en fin d compte.

Pourquoi le Chef de gouvernement en est-il irrité finalement ? Parce que cette grève générale annoncée sert de prétexte à une mobilisation syndicalo-politique contre son parti (PJD). Elle permet, en outre, de renforcer les alliances de conjoncture opportuniste. Ce n’est pas la grève générale qui met en colère notre Chef de gouvernement, c’est plutôt ce qu’il y a, et ceux qui sont, derrière. Par dessus ceci et cela, cette grève générale enfonce davantage le clou de son impopularité auprès des salariés, surtout lorsqu’il s’agit de leur retraite.

Car, en définitive, le Maroc vit depuis belle lurette sur les grèves sectorielles à répétition, dans le secteur public et à l’échelle du secteur privé. On s’y est habitué, au point où elle ne motive que les quelques brebis optimistes à l’envi.

Quoiqu’il en soit, le 24 février connaîtra son lot de déclarations contradictoires. Le gouvernement dira que cette grève a mobilisé peu de monde, le pays ayant fonctionné comme si de rien n’était. Les meneurs affirmeront que la grève a été une réussite globalement parlant.

Une chose est sûre, cependant : le Maroc vit au rythme d’une année électorale. A trop tirer sur la corde, les équilibres – bien fragiles, il faut le redire – risquent de se disloquer, alors même que le pays fait face à de nombreux défis (pour ne pas dire dangers). Dans nos frontières Sud et à l’intérieur du pays même, à force de cellules terroristes démantelées presque quotidiennement !

Publicités