Aux origines de l’État islamique

terrorisme mondial

L’État islamique est-il un État, comme il le revendique ? Ou désigne-t-il une nouvelle forme de souveraineté de type impérial ? L’État Islamique (EI), nouvel acteur de la scène proche-orientale, est au centre de toutes les attentions depuis son apparition officielle le 29 juin 2014. Cela tient principalement à ses modes opératoires (décapitation d’Occidentaux, habillés comme les prisonniers de Guantanamo), à une rhétorique d’une tout aussi extrême violence, à la remise en cause soudaine de découpages étatiques établis  depuis les accords de Cambon-Grey (dit Sykes-Picot) en 1916 [1] et à la confrontation avec une nouvelle coalition occidentale qui a lancé une campagne de bombardements en septembre 2014. 

Par Matthieu Rey  / Idées.fr

La lecture médiatique – sur le mode de l’effroi le plus souvent – en a rapidement fait le nouveau protagoniste devant redéfinir globalement l’ordre politique local, voire régional. Percée fulgurante, conquête massive, bouleversement de la carte moyen-orientale constituent autant de points d’entrée pour analyser un phénomène relativement exceptionnel en matière politique. Nous ne nous proposons pas ici de revenir sur la pertinence de ce jugement, ni d’estimer le caractère durable ou éphémère de cet acteur, la réalité de son accès à des ressources matérielles, humaines et symboliques susceptibles de produire ce grand chambardement annoncé. Il s’agit de s’interroger sur la signification de son nom et de comprendre comment cette forme d’autorité publique a été engendrée par une série de bouleversements en Irak et en Syrie.

L’émergence du dawla al-islâmîyya fî-l-`irâq, puis le choix des noms de dawla al-islâmîyya fî-l-`irâq wa-l-shâm et dernièrement de dawla al-islâmîyya, renvoient nominativement à un certain référentiel qui permet de se définir comme État (dawla). La création de ce groupe a pu être rattachée à la recomposition des frontières ou des contours de la puissance publique qui a suivi les révolutions arabes. C’est cette revendication – être un État – que le présent article entend soumettre à l’étude. Que veut dire dawla  ? Prend-il un sens spécifique dans le cas de l’EI ou ce nouvel acteur peut-il être saisi comme l’une des déclinaisons de l’État propres soit au monde arabe, soit au monde musulman, soit plus largement à celui que forment les Suds ? L’État a été pensé principalement en référence aux modèles occidentaux [2]. Pourtant, sa traduction dans les territoires du Sud doit être repensée à l’aune d’autres legs historiques. Pour saisir les traits spécifiques de ce nouvel acteur, il faut examiner le monopole revendiqué sur la souveraineté territoriale. Dans quelle mesure une sociogenèse rend-elle compte de composantes variées interagissant pour la formation et l’évolution de cette entité ?

Nous partirons de trois hypothèses pour comprendre ce nouveau phénomène et son inscription politique dans un territoire. Tout d’abord, cette forme de militance doit être pensée en relation avec l’histoire contemporaine des mouvements de protestation nés de la recomposition de la scène moyen-orientale à la suite de la guerre de 2003 en Irak. Cette date marque la convergence de plusieurs évolutions contemporaines : remise en cause de l’idéal nationaliste incarné par l’État-nation, accélération des mutations socio-économiques dans un contexte d’imposition de politiques néolibérales d’une part, et de domination étrangère de l’autre, nouveaux usages de la violence comme forme de revendication politique. Ensuite, une transformation de la spatialité du pouvoir a conduit à la revanche des territoires à l’encontre d’un centre dominant et dominateur. Enfin, de nouveaux répertoires d’action ont pu être acquis par les différents segments de la population locale dans l’insurrection depuis 2011. L’EI devient un produit complexe qu’il faut analyser à l’aune de ces paramètres.

Lire la totalité de l’article : Dossier: Guerre, terrorisme et droit d’exception

Publicités