TRANSGRESSION

Dyslexie de la classe politique face à la société

Durant les années quatre vingt du siècle passé du Maroc moderne, face à l’espace politique organisé, a émergé une société de citoyens qui a pris graduellement, mais sûrement, conscience de son individualité.

Najib BENSBIA |  ÉCLAIRAGES – Elle a, depuis, exigé d’être protégée dans son être – par le respect des droits de l’Homme – et dans son statut, en revendiquant le droit au travail, à l’habitat salubre et à la santé. Parcours sinueux, face à une classe politique ambivalente et, surtout, somnolente.

Parallèlement, la relation de l’État à la société politique, par représentants interposés (partis politiques, syndicats, institutions électives…), est devenue moins opaque et les intérêts divergents légion, jusqu’à s’opposer, parfois à s’exclure mutuellement, voire à se nuire globalement.

La lutte pour le pouvoir s’est cantonnée, cependant – et se cantonnera encore aujourd’hui et demain proche – dans l’arène parlementaire, alors même que le discours politique des protagonistes a des relents de défis, entraînant dans son sillage la réflexion obtuse et la pensée unique. Mais, comme le pouvoir use, les différents centres de pouvoir et de contre-pouvoir ou, du moins, de pression, deviennent, sous l’influence de l’âge et de l’expérience – heureuse et malheureuse, instructive ou désarçonnante – plus “raisonnables”, plus conciliants et prompts au compromis. Ce qui a donné lieu à l’expérience dite d’alternance consensuelle (1998-2002) et au gouvernement à dominante islamiste (depuis 2011).

Un pas en avant, plusieurs en arrière

Au rythme de cette double expérience, les institutions essaient d’évoluer, s’adaptant tant bien que mal à un environnement international à la rythmique fulgurante et, surtout, déconstructrice de tous les équilibres. Et, comme dans toute société aspirant au progrès, les forces du conservatisme mènent – et mèneront toujours – une lutte acharnée pour qu’à chaque pas en avant il y ait évanescence des deux pas en arrière. Cycle répétitif, tenace, apportant la preuve qu’au Maroc, deux mondes s’opposeront à chaque échéance, à chaque appel au renouveau, à la liberté citoyenne et à la responsabilité face à l’Etat et aux affaires publiques.

Dans ce sillage, l’adoption de la sixième constitution du 1er juillet 2011 a cinglé les volets du politique national, en éternelle transition, par la composition du parlement bicaméral marocain fourre tout et la formation d’un gouvernement mené par un parti d’obédience islamiste, appuyé par une majorité cosmopolite, où siègent toutes les tendances (extrême droite, droite conservatrice et libérale, des socialistes jadis communistes, des sans odeur, etc).

Parcours sinueux et heureuse sollicitude nationale depuis 1998, tous les partis politiques sont persévérants à emprunter les infimes méandres du consensus mou, à enjamber les mille et uns détours aspirant silencieusement à la finalité suprême à laquelle ce processus convie : parler au nom du peuple et prétendre gouverner en son nom.

Rendez-vous est donc pris pour le 7 octobre 2016 pour élire nos ‘’représentants’’ à la Chambre basse. Notre classe politique commence ainsi à bourdonner, s’émoussant à l’odeur d’un autre mandat. Un énième ? Elle file à l’indienne, se préparant à reprendre le pouls des listes à reconfigurer pour de nouvelles élections à résonnance floue et incertaine.

Classe politique & société : divorce programmé

Qu’importe pour les uns et les autres de l’échiquier partisan national. L’essentiel est de se faire élire ou réélire. N’est-ce pas là, en effet, l’ultime désir de notre classe politique ! La représentation et le gouvernement. Une classe de professionnels de la politique qui, cahin-caha, parle un langage de moins en moins compris par la société. Un langage qui crie à la fraude (sous toutes ses facettes), mais qui n’hésite jamais à applaudir, à épouser tous les compromis auxquels il donne lieu!

Est-ce à dire que le politique marocain dit ce qu’il ne peut faire et fait ce qu’il ne peut dire!? C’est cela, en effet, que semble signifier le langage décodable par la seule classe politique marocaine, qu’elle soit à l’intérieur où qu’elle gargouille de l’extérieur des institutions publiques.

Octobre 2016 est à nos portes. Il rappelle des processus passés où l’engament s’est soldé par la démission face aux envies de pouvoir et aux caprices des privilèges. Même ces islamistes, qui ont noyé jadis le peuple par/dans le dogme religieux démagogique et la parole d’un avenir assaini, y ont succombé. Ils ont, en cours de route, classé la chari’a dans des tiroirs aux contours fluctuants, toujours intouchables et à l’avenir improbable, dans un pays à plusieurs facettes ‘’culturalo-identitaires’’.

Rebelote alors pour un autre mandat représentatif, où les élus ne représenteront qu’eux même, dans le divorce magistral avec la société globale..

Mais à forcer l’allure de la distanciation des politiques par rapport à la société globale, un sinueux courant d’air filtre ( »flirte » serait tout aussi bien) les particules de la tolérance. Prenons-en garde.

Najib BENSBIA | ECRITS DANS LE TEMPS | 2 février 2016
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2 réflexions sur “TRANSGRESSION

  1. Habib

    Le divorce entre la classe politique et la société est prononcé depuis longtemps, et ce , dans tous les états africains et dans le monde arabe en particulier. L’appel du fauteuil est plus fort que tout, mais nos politiciens ont une arme redoutable: les discours lénifiants qu’ils tiennent depuis des décennies au peuple et ce dernier est anesthésié dès qu’on lui parle de « fierté, dignité, peuple exceptionnel », et ça marche à tous les coups!
    Le jour où on considèrera nos peuples comme des peuples responsables qu’il faut associer aux décisions concernant leur avenir et leur destin, on pourra à nouveau parler de confiance entre le couple « politique et société ».

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  2. La question de la confiance entre le politique (officiel bien entendu) et la société est d’ordre structural dans le monde arabe sans exception aucune. C’est en cela que je préfère utiliser  »société globale  » que peuple. Cette dernière notion n’a pas de sens dans nos pays, pour autant que nous le considérions comme déviation histo-sociologique.

    Mais je suis tout à fait d’accord sur le fond du raisonnement.

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