Au-delà de l’abstention…

NB – 29 janvier 2016

2016 est une année électorale au Maroc. Il est certainement utile, en effet, de réfléchir sur ce mécanisme qu’est le suffrage universel. Est-il aussi performant et reste-t-il le moyen rationnel et efficient pour jauger de la légitimité démocratique, même dans un pays où l’élection n’est qu’un canal parmi d’autre d’accès au pouvoir d’Etat.

Le présent article est une réflexion publiée par  »Le monde diplomatique » du 28 février dernier.

Réflexion :

Le 3è âge du suffrage universel

Alain Garrigou
Par Alain Garrigou* In  »Le monde diplomatique »

Dès son origine, le suffrage universel a reposé sur un fondement élémentaire : que les citoyens s’en servent, s’en servent correctement, en somme qu’ils deviennent des électeurs réguliers. On sait aujourd’hui combien l’évidence du suffrage universel n’est pas naturelle et combien sa réussite a dépendu de luttes sociales et d’autres ressorts de la participation électorale que la conviction politique — le communautarisme, le clientélisme voire la corruption. On sait enfin comment le triomphe de la conviction politique est passé par l’Etat capable d’offrir des biens publics et par l’intervention des entrepreneurs politiques engagés par des promesses électorales.

Le deuxième âge du suffrage universel, celui de son évidence, a recouvert d’amnésie le premier et a naturalisé l’évidence de la participation, comprise à la fois comme désir spontané et comme devoir intériorisé de s’exprimer. Tout au long d’un siècle environ, ce fut une assurance d’efficacité. Cette croyance est en train de se déliter.

La longue montée de l’abstention électorale est l’indice le plus manifeste d’une modification de l’équilibre sur lequel reposait le suffrage universel : investissement dans la compétition politique contre l’offre de biens matériels et symboliques. La tendance abstentionniste s’est confirmée depuis plus de deux décennies sans réactions majeures. Tant que les électeurs votaient suffisamment pour départager les candidats, les commentateurs se contentaient de signaler le niveau de participation, déploraient éventuellement sa baisse et passaient immédiatement à l’essentiel : qui avait gagné, qui avait perdu. Les électeurs jouaient suffisamment leur rôle d’arbitres de la compétition pour que celle-ci soit légitime et continue. Sans doute certains commençaient-ils à s’inquiéter des seuils nécessaires pour maintenir la légitimité de la compétition et donc des élus. En principe, aucun niveau de participation n’est nécessaire tant qu’une majorité se dégage. On peut donc continuer à oublier rapidement la question tant qu’il y a un vainqueur. En réalité, tout dépend de l’existence ou non de critiques et donc de l’état des luttes politiques. Cela dépend aussi des conséquences observées. Si le niveau de l’abstention n’affecte pas directement la légitimité de l’élection tant qu’on peut croire qu’elle touche tout le monde de la même façon, en va-t-il différemment dès lors qu’elle affecte les résultats électoraux, c’est-à-dire lorsque l’abstention ne semble plus toucher les partis également mais permet la victoire de l’un d’eux ?

Si le niveau de l’abstention n’affecte pas directement la légitimité de l’élection tant qu’on peut croire qu’elle touche tout le monde de la même façon, en va-t-il différemment dès lors qu’elle affecte les résultats électoraux, c’est-à-dire lorsque l’abstention ne semble plus toucher les partis également mais permet la victoire de l’un d’eux ? (…) Les partis au pouvoir mobilisent moins bien leurs électeurs que les partis de l’opposition — dont les électeurs sont plus motivés pour marquer leur hostilité que les autres pour confirmer leur soutien. Ainsi, d’élection locale en élection locale, les oppositions obtiennent-elles l’avantage, offrant ainsi à leurs candidats de nombreux postes électifs, un lot de consolation en l’absence de pouvoir central. Cela n’a pas paru menacer l’équilibre ancien du suffrage. 

Provoc(…) Le troisième âge du suffrage est celui qui voit, après les électeurs apprentis, les citoyens arbitres des luttes politiques devenir leurs otages : ils refusent le jeu et lorsqu’ils reprennent éventuellement le chemin des bureaux de vote, c’est pour empêcher plutôt que pour faire prévaloir une conviction. Les processus de sélection du personnel politique sont si peu déterminés par les citoyens qu’on peut s’étonner qu’après des décennies, ces mêmes citoyens paraissent découvrir qu’on leur impose les candidats. Le resserrement des écarts distinctifs s’accusant, l’impression s’installe qu’il n’y a même plus d’offre politique concurrente, que la compétition est un simple faux-semblant, que les candidats sont tous les mêmes et de toute façon pareillement incapables de tenir les mêmes promesses. Faute de pouvoir facilement — autrement que par des incantations — restaurer les différences entre programmes politiques, il a donc fallu réintroduire les citoyens dans la sélection préalable du personnel politique. Très modestement mais très spectaculairement.

C’est le sens de l’institution d’élections primaires qui permettent aux électeurs de choisir les candidats de leur propre camp. Le procédé est ancien puisqu’il s’est imposé aux Etats-Unis dans plusieurs Etats à partir de la fin du XIXe siècle. Il est significatif qu’il ait été introduit en France récemment, quand les partis politiques n’ont pu contrôler l’offre dans leurs propres rangs. S’il y a des inconvénients à cette procédure des primaires (1), elle semble imparable parce qu’elle corrige le sentiment de dépossession des électeurs. En partie seulement : la procédure se limite aux élections présidentielles dans un grand emballage, battage médiatique et sondagier qui risque finalement de rebuter les électeurs. En outre, l’expérience récente n’atteste pas un progrès du respect des engagements. Enfin, réservée aux seules présidentielles, les primaires renforcent encore cette monarchie élective. Or, la dépossession se ressent aussi dans les autres élections.

Faute de solutions plus vastes (parce qu’elles ne se décrètent pas), il est habituel de chercher dans la boite à outils des solutions institutionnelles. La loi électorale est une loi fondamentale des démocraties. En France elle n’est pas constitutionnalisée pour permettre de la changer. Or toute loi électorale est prise entre deux exigences, comme le montrait Joseph Schumpeter (2) : les principes de justice (une représentation à l’image des scores) et d’efficacité (accoucher d’un gouvernement). Il n’y a pas de solution parfaite mais il y en a de mauvaises. Ainsi, au tournant du XXe siècle, le mouvement pour une réforme électorale tournait surtout autour de la proportionnelle (3). Avec la fin de la IVe République, le retour au scrutin majoritaire marquait au contraire le souci de donner des conditions de stabilité à des gouvernements capables de s’appuyer sur une majorité parlementaire. Selon une logique pendulaire automatique, le système majoritaire installé, la critique porte aujourd’hui plus sur l’injustice de l’absence de représentation des partis obtenant des scores importants, comme le FN. Le système britannique de scrutin majoritaire à un seul tour est encore plus cruel sans qu’il ait été remis en question. En France, les propositions vont plutôt vers des systèmes mixtes consistant à injecter une dose de proportionnelle dans un scrutin majoritaire. Toutefois, ce débat des plus classiques répond mal à la question de l’abstention croissante, qui n’en a jamais été qu’une dimension annexe.

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(*) Alain Garrigou est un universitaire français, agrégé d’histoire et agrégé en science politique. Professeur en science politique à l’Université de Paris Ouest – Nanterre La Défense, il collabore également au Monde diplomatique. 

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