Abécédaire pratique de la laïcité

Najib BENSBIA– 22 janvier 2016

Galvaudée à tout bout de champ, utilisée par n’importe quel politicard et mise à la sauce barbare tous azimuts contre l’Islam, le concept de laïcité éprouvait toutes les difficultés du monde à se reconnaître en elle-même.

Habitué à relever les défis les plus improbable, Régis Debray, intellectuel et philosophe français, jadis un homme de gauche engagé, s’est associé à un praticien de l’immigration, Didier Leschi, pour publier un petit livre au titre instructif : La laïcité au quotidien.  »Choisir tous les sujets qui fâchent et les traiter sans se fâcher », tel est le défi lancé par l’ouvrage de Régis Debray et Didier Leschi. Leur recette : chercher la règle qui, à tout moment et en tous lieux (en classe, dans l’entreprise, dans la rue, etc), permet de préserver la paix civile et la coexistence entre les différentes convictions. Car le respect de la laïcité n’est pas seulement un compromis, c’est un guide pour l’action quotidienne, à la fois pour le respect des autres, et pour faire en sorte que l’espace social soit libéré du poids du religieux.

Régis Debray

La laïcité au quotidien

Ph. Guibert
Par Philippe Guibert*   Slate.fr – 22/01/2016

Le petit livre du philosophe Régis Debray et du directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration Didier Leschi aborde des questions concrètes liées à la laïcité et apporte, une fois n’est pas coutume, des solutions !

Un Guide pour quelle ambition ? – Trouver des solutions, oui, vous avez bien lu, des solutions, aux problèmes qui font «événement médiatique» autour de la question religieuse et, disons-le, autour de l’islam en France, le plus souvent dans un déchaînement de «paniques morales». Avec à la clef, une polarisation idéologique non seulement improductive mais dangereuse, entre partisans ou tolérants du rigorisme musulman, qui qualifient la laïcité d’islamophobe, et d’autres qui détournent la laïcité pour nier le fait religieux, sinon pour refuser la présence de l’islam en France, dans une société pourtant plurielle depuis belle lurette, où pas moins de sept cultes existent désormais.

Au fil de leur abécédaire, nos auteurs définissent une véritable politique de laïcité, ce qui est bien plus intéressant que de faire de la politique avec la laïcité. Politique dont la philosophie pourrait être la suivante: ne pas nier le religieux et ses pratiques (la loi de 1905 n’est pas une loi antireligieuse) mais ne pas se laisser envahir par les manifestations et pratiques de la religion, donc empêcher celles-ci de compliquer la vie en commun, c’est-à-dire la «concorde civile» (expression plus juste que le «vivre-ensemble»). Exercice difficile qui demande de la fermeté dans certains cas, de la compréhension dans d’autres, et toujours de la mesure. Comment un tel équilibre se traduit-il effectivement ?

Un Islam de France ?

À travers ces cas pratiques, ce livre construit aussi la meilleure réponse à ceux qui, comme Pierre Manent et Marcel Gauchet, jugent que la laïcité est devenue impuissante ou insuffisante pour traiter la question de l’islam en France, c’est-à-dire pour en faire un islam de France dégagé des influences fondamentalistes, notamment étrangères. Debray et Leschi prennent au sérieux les interpellations de ces bons esprits mais les solutions qu’ils apportent, s’inscrivent, elles, dans le cadre des textes existants, notamment la loi de 1905.

Formation des imams ? Il y a selon eux «urgence à créer un institut supérieur de théologie musulmane» qui serait reconnu d’utilité publique, les diplômes délivrés constituant un préalable pour devenir aumônier (dont on va voir l’importance), et une habilitation pour être salarié d’une association cultuelle. Ce qui permettrait de mettre en place «un plan de réduction sur cinq ans du nombre d’imams salariés par des États étrangers». En complément, hier pour contrer les prêches antirépublicains dans les églises, aujourd’hui pour dissuader quelques prêcheurs de djihadisme, ils rappellent  que la loi de 1905 interdit les réunions politiques dans les lieux de culte.

Quant au financement des mosquées, plutôt que d’étendre à toute la France l’exception concordataire d’Alsace-Moselle, ce qui ouvrirait une surenchère entre cultes, ils préconisent d’utiliser l’existant, les baux emphytéotiques ou la vente avantageuse de terrains, le financement public tout à fait légal de toutes les parties non cultuelles des mosquées; mais ils ajoutent un dispositif inédit et intéressant de maîtrise des financements des mosquées, par la caisse des dépôts, qui en contrôlerait l’origine et l’utilisation, «selon un cahier des charges élaboré en concertation avec les représentants institués de l’islam de France». «Continuer d’invoquer l’islam de France, écrivent-ils,sans s’en donner les moyens serait parfaitement inconséquent.» On le voit ici, l’esprit laïque s’allie au souci de la souveraineté nationale et d’un islam qui doit s’inscrire dans le contexte culturel de notre pays.

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(*) Ancien Directeur du Service d’information du gouvernement (2012-2014). Coauteur du Descenseur social(2006) avec Alain Mergier et de Plaidoyer pour une gauche populaire (2011).

 

 

 

 

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