Répression et violence d’Etat

L’effet boomerang sur le pouvoir

Lecture dans la répression du 7 janvier 2016

Il devait être clair dans les esprits, ce 7 janvier 2016, que les manifestations et les rassemblements publics sont libres et ‘’tolérés’’, quand ils sont pacifiques et ont un objectif de revendication et/ou de sensibilisation.

Pourtant, les manifestants du 7 janvier 2016, qui ont investi la rue simultanément dans plusieurs villes le même jour, ont appris, dans le sang et la douleur, que les manifestations sont toutes traitées au Maroc au cas par cas, à la tête des initiateurs 

En effet, les enseignants stagiaires qui manifestaient en ce triste 7 janvier 2016 ont été réprimés avec une violence inouïe, par des policiers  et des auxiliaires qui semblaient avoir été briefés pour frapper fort et dur. Peu importe aujourd’hui de connaître le bilan de cette chevauchée de la violence étatique car, des blessés, même graves, il y en eût.

La question centrale à poser est celle-là : Pourquoi une telle violence, de part et d’autre certes, mais plus de la part des forces policières, qui ont chargé les manifestants avec l’objectif évident de faire mal ?

La manifestation publique, un droit déclaratif tout court

La lecture à faire de cet acte de répression, que le Maroc n’a pas connu depuis le déclenchement du printemps arabe, ne peut être que politique. Elle ne relève nullement de la gestion des affaires courantes de la citoyenneté. Cet acte de violence extrême ne peut être inscrit, non plus, à l’ordre d’une approche administrative, sachant que le rassemblement et la manifestation ne sont soumis, de par la constitution et la loi de ce pays, à aucune autorisation, mais plutôt à une simple déclaration préalable auprès de l’autorité territoriale compétente.

Manif 7 janvier 2016

En effet, contrairement à ce qu’a affirmé le ministre de l’Intérieur, à l’occasion d’une question orale au parlement, les manifestations de ce triste 7 janvier n’avaient pas à attendre une autorisation quelconque, de quelque autorité que ce soit, puisque le régime constitutionnel et juridique auquel sont soumis les manifestations et les rassemblements publics est celui de la ‘’déclaration préalable’’, ni plus, ni  moins. Si l’autorité publique estime que cette manifestation pourrait occasionner un trouble ou une menace, elle l’interdit par écrit, quitte pour les intéressés de faire invalider cette interdiction devant un tribunal administratif.

 Or, dans le ‘’communiqué contraint’’ du ministère de l’Intérieur, enfonçant le clou de l’ignorance normative qui gouverne le Maroc d’aujourd’hui, il est dit en substance que ‘’ces manifestations n’étaient pas autorisées et que les organisateurs en avaient d’ailleurs été informés.’’(1)

Il est tout de même remarquable de constater que les institutions qui doivent veiller à la sécurité publique ne connaissent pas le régime constitutionnel et juridique qui réglemente et encadre cette sécurité. On comprend que le ministre de l’Intérieur soit un polytechnicien et non un juriste, mais la structure chargée des libertés publiques au sein de son département devait le lui expliquer et l’en alarmer, pour lui fire éviter, à lui et au communiqué dont son département s’est fendu, de tomber dans le déni normatif.

De toute évidence et en définitive, comme le montre la vidéo (en bas de la page) diffusée par le ministère de l’Intérieur, les manifestants devaient se disperser et ne pas bloquer la route une fois les sommations d’usage faites par les forces de sécurité. Mais il est tout aussi évident que la dispersion ne devait pas, non plus, verser dans la bastonnade et les heurts sanglants qui en ont découlé.

La répression du 7 janvier, une décision politique d’Etat

Au-delà de ce petit contour juridique, la décision de réprimer avec violence et sans discernement les manifestations du 7 janvier 2016 est un acte politique symbole. Il était en fait dirigé contre, entre autres visées multiples, des ‘’forces politiques’’ supposées être derrière ces manifestations, comme l’a bien souligné le même ministre de l’Intérieur devant les députés de la Nation. Pour le responsable marocain, les manifestants, qui n’ont pas voulu se disperser comme le leur demandaient les autorités publiques présentes, sont ’’encouragés par des parties habituées à instrumentaliser les revendications de certaines catégories pour nourrir les troubles’’(2). Ces forces, comme l’ont noté plusieurs médias et observateurs, se ramènent toutes à une, ‘’Al Aâdl Wa Al Ihssane’’, mouvance islamiste intégriste toujours interdite d’action mais tolérée dans l’expression(3).

Cet énième acte désinvolte du gouvernement Benkirane est donc à lire sous un double angle.

Le premier, politique, montre que le Chef du gouvernement ne fait plus de discernement – s’il l’a par ailleurs jamais fait – entre l’accessoire et le principal. Le principal est dans la lecture sereine, responsable des actes d’Etat, dont deux sont essentiels : l’intégrité physique des citoyens et leur liberté à s’exprimer par tous les moyens constitutionnels prévus à cet effet. Les enseignants stagiaires ont été floués sur ces deux principes fondamentaux et M. Benkirane en porte la responsabilité pleine et entière.

Le deuxième, plus politique que le précédent, est dans la mise en risque potentiel de la neutralité positive du pouvoir monarchique en lui-même.

En effet, en réprimant de manière spectaculaire, comme dans un écrit à la Schwartzenberg, l’Etat se donnait en spectacle. Or, ce spectacle n’est pas dans l’esprit et les enseignements post-printemps arabe. Il n’est pas, non plus, dans les leçons à tirer d’une politique de répression qui ramènerait le Maroc aux années 60-80 du 20è siècle. Il n’est pas, enfin, dans l’esprit et la lettre de la dynamique qui semble guider les engagements et les pas structurants du roi Mohammed VI depuis plusieurs années maintenant. Bien au contraire, cette répression s’inscrit en porte à faux de ces pas et de ces engagements.

Par-dessus ceci et cela, il doit être clair que cet acte de répression est plus qu’une erreur politique, plus qu’un discrédit, comme le souligne Aziz Chahir(4) quand il affirme que la «violence de la répression traduit une stratégie de redéploiement du pouvoir central, jetant le discrédit sur ce parti d’obédience islamiste».

Cet acte est, en définitive, un camouflet lancé à la face de la transition permanente vers la démocratie au rythme de laquelle vit le Maroc depuis les années soixante du vingtième siècle.

En cela, cette violence et cette répression risquent de produire un effet boomerang, à courte, moyenne ou longue échéance, sur la structure de l’Etat et du pouvoir, il faut en être assuré.

Vidéo diffusée par le Ministère de l’Intérieur suite à ces incidents et aux critiques qui ont fusé de toutes parts:

     Vidéo tirée du site media24.ma : http://www.medias24.ma/Les-plus-de-Medias-24/160891-Le-ministere-de-l-Interieur-diffuse-des-images-des-manifestations-d-enseignants-stagiaires-video.html

Vidéo diffusée par le site AfricaNews, après les incidents sanglants d’Inezgane du 7 janvier 2016.

Vidéo tirée de YouTube.com : https://www.youtube.com/watch?v=88gFEDTgcRw

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Notes :

  1. Photo d’illustration in Google
  2. telquel.ma du 10 janvier 2016
  3. ‘’Il ne fallait pas être un grand analyste de la vie politique marocaine pour comprendre que Hassad (le ministre de l’Intérieur) faisait allusion au mouvement islamiste d’Al Adl Wal Ihsane (non reconnu mais toléré)’’. Citation in telquel.ma du 16 janvier 2016.
  4. ‘’Le gouvernement accuse indirectement Al Adl de souffler sur les braises. La Jamaâ s’en défend, bien qu’elle admet soutenir les enseignants stagiaires.’’, Telquel.ma du 14 janvier 2016.
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